Les pays baltes souhaitent débattre des propos de l’ambassadeur chinois sur la souveraineté des pays postsoviétiques

Lundi, la colère en Europe de l’Est et en Ukraine pour les propos de l'ambassadeur de Chine en France devrait s’intensifier lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE, selon les déclarations recueillies par EURACTIV.

Euractiv.com
4th Franco-Chinese Forum
L’ambassadeur de Chine en France, Lu Shaye, à Nice, en France, le 7 octobre 2019. [EPA-EFE/SEBASTIEN NOGIER]

Lundi (24 avril), la colère en Europe de l’Est et en Ukraine devrait s’intensifier lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE, selon les déclarations recueillies par EURACTIV. Ce mécontentement fait suite aux vives critiques adressées à l’ambassadeur de la Chine en France, lequel a remis en question la souveraineté des pays postsoviétiques.

S’exprimant vendredi (21 avril) sur la chaîne d’information LCI, l’ambassadeur de la Chine en France, Lu Shaye, a suggéré que les pays nés après la chute de l’Union soviétique « n’ont pas de statut effectif dans le droit international parce qu’il n’y a pas d’accord international pour concrétiser leur statut de pays souverains », a rapporté EURACTIV France.

Interrogé lors du même entretien au sujet de l’appartenance de la Crimée à l’Ukraine, Lu Shaye a répondu : « Ça dépend de comment on perçoit ce problème. Il y a l’Histoire. La Crimée était tout au début à la Russie ».

Les commentaires de M. Lu jettent le doute non seulement sur l’Ukraine, que la Russie a envahie en février dernier, mais aussi sur toutes les anciennes républiques soviétiques qui sont devenues des nations indépendantes après la chute de l’Union soviétique en 1991, y compris des États membres de l’UE.

Ces dires sont également faux, car les pays nés à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique ont été admis en tant que membres souverains à part entière des Nations unies.

Pékin a reconnu leur statut — y compris les frontières de l’Ukraine et de la Crimée — en décembre 1994 dans le cadre d’un accord de dénucléarisation qui a vu Kiev renoncer au troisième plus grand arsenal nucléaire du monde en échange de garanties de sécurité de la part de capitales, dont Pékin.

Malgré ses liens étroits avec la Russie, la Chine a cherché à se présenter comme une partie neutre dans la guerre en Ukraine, bien que l’Occident ait rejeté le plan de paix en douze points de Pékin, le jugeant trop peu concret.

Le ministère français des Affaires étrangères s’est déclaré « consterné » par les commentaires de M. Lu, mais rien n’indique que l’ambassadeur ait été convoqué pour s’expliquer.

« Il appartient à la Chine de déclarer si ces propos reflètent sa position, ce que nous n’espérons pas », a déclaré le ministère.

Les pays baltes et l’Ukraine s’indignent

Ces commentaires ont particulièrement suscité l’indignation de l’Estonie, de la Lituanie et de la Lettonie — trois anciens pays soviétiques — dont les ministres des Affaires étrangères ont coordonné dimanche (23 avril) la convocation du plus haut diplomate chinois présent dans leur capitale respective.

Le ministre letton des Affaires étrangères, Edgars Rinkēvičs, a déclaré que de tels points de vue étaient « totalement inacceptables », ajoutant qu’il soulèverait la question lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE à Luxembourg lundi (24 avril).

« Je m’attends à une réponse forte et unifiée de l’UE », a déclaré M. Rinkēvičs.

« Les commentaires les plus récents de la Chine au sujet de la Crimée et de la souveraineté des pays postsoviétiques ont une fois de plus révélé le vrai visage du pays, qui veut se présenter comme un “courtier de la paix”, mais qui simultanément nie et manipule l’Histoire », a confié le ministre lituanien des Affaires étrangères Gabrelius Landsbergis à EURACTIV.

« Le concept selon lequel “la force triomphe toujours” n’est pas celui dans lequel nous, en Europe, croyons », a ajouté M. Landsbergis.

La Lituanie a été le premier pays européen à disposer d’un bureau de représentation taïwanais, utilisant le nom de Taïwan plutôt que l’esquive habituelle consistant à l’appeler par sa capitale, Taipei.

Cette décision a fait suite à d’autres mesures qui ont contrarié la Chine, notamment le retrait des pays baltes du format dit « 17 +1 », utilisé par Pékin pour promouvoir les relations commerciales et les investissements en Europe.

Le conseiller présidentiel ukrainien Mykhaylo Podolyak a déclaré dimanche que le statut des pays postsoviétiques était « inscrit dans le droit international ».

« Il est étrange d’entendre une version absurde de l’ Histoire de la Crimée de la part d’un représentant d’un pays qui respecte scrupuleusement son Histoire millénaire », a déclaré M. Podolyak, en faisant référence à la Chine.

« Si vous voulez être un acteur politique de premier plan, ne répétez pas bêtement la propagande des outsiders russes », a-t-il ajouté.

Une réponse unifiée de l’UE ?

La controverse survient avant une réunion régulière des ministres des Affaires étrangères de l’UE à Luxembourg lundi (24 avril), au cours de laquelle les relations entre l’UE et la Chine doivent être « discrètement » abordées.

Le chef de la diplomatie de l’UE, Josep Borrell, a qualifié ces remarques d’« inacceptables », ajoutant que « l’UE ne peut que supposer que ces déclarations ne représentent pas la position officielle de la Chine ».

La semaine dernière, devant le Parlement européen, il a dénoncé la « cacophonie » des voix sur la Chine, « tout le monde ne disant pas la même chose ou de la même manière ».

« Il existe tout simplement des points de vue différents entre les États membres en ce qui concerne la Chine, ce qui ne devrait surprendre personne », a déclaré M. Borrell.

« La coordination entre les institutions de l’UE et les États membres présente des lacunes. Elles auraient pu être évitées », a-t-il poursuivi.

Des diplomates européens ont déclaré ce week-end que les commentaires de l’ambassadeur chinois relançaient le débat sur l’approche globale de l’UE à l’égard de la Chine et sur la pertinence, pour l’Union, de continuer à compter sur l’aide de Pékin pour infléchir la position de la Russie.

« Ce sont des commentaires isolés de l’ambassadeur de la Chine en France, et même si Pékin ne le critique pas ouvertement, Pékin prendra nécessairement ses distances et rappellera la position chinoise », a expliqué à EURACTIV Antoine Bondaz, expert de la Chine à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), établie à Paris.

« La priorité devrait être de montrer l’incohérence pékinoise, et en particulier dans la guerre en Ukraine : la différence entre ce que la Chine fait et ce qu’elle dit », a déclaré M. Bondaz.

« En France, malheureusement, ce n’est pas la première fois que l’ambassadeur tient des propos non seulement déplacés, mais purement inacceptables. Pour l’instant, à part les convocations, il n’y a jamais eu de mesure forte — et je ne pense pas qu’il en sera autrement cette fois-ci », a-t-il ajouté.

Le moment est également délicat pour le président français Emmanuel Macron, qui s’est rendu à Pékin ce mois-ci pour encourager le président chinois Xi Jinping à faire pression sur le président russe Vladimir Poutine pour que ce dernier mette fin à son invasion de l’Ukraine.

Le déplacement de M. Macron a suscité le malaise de certains alliés occidentaux, sceptiques quant aux intentions de la Chine, étant donné l’alliance formelle de M. Xi avec son homologue autoritaire, M. Poutine.

Ajustement stratégique nécessaire

Interrogé dans le but de savoir si, à la lumière des commentaires de plus en plus assurés de la Chine, il était pertinent que l’UE revoie sa stratégie à l’égard de la Chine de 2019, M. Bondaz a déclaré qu’elle « devait l’être afin d’intégrer pleinement le soutien politique, diplomatique et économique de la Chine à la Russie ainsi que les conclusions du discours de Mme von der Leyen sur la Chine ».

« Le triptyque — partenaire de coopération, concurrent économique et rival systémique — doit donc être conservé, mais les objectifs stratégiques de l’UE doivent être mieux définis, notamment en termes d’atténuation des risques », a-t-il ajouté.

Le mois dernier, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a affirmé que l’Europe devait « atténuer les risques » diplomatiques et économiques avec la Chine, qui devient de plus en plus répressive à l’intérieur de ses frontières et de plus en plus assurée à l’étranger.

« Avant tout, l’UE doit se tenir un peu plus assurée et clairement montrer que la guerre en Ukraine est une question de sécurité prioritaire pour nous », a confié M. Bondaz à EURACTIV.

« Par exemple, il ne suffit pas d’expliquer que les livraisons d’armes à la Russie seraient contraires au droit international ; nous devons clairement dire que cela irait à l’encontre de nos intérêts en matière de sécurité (ce qui implique des contre-mesures éventuelles) », a ajouté M. Bondaz.

Dans une tribune publiée dans Le Journal du Dimanche samedi (22 avril), M. Borrell a critiqué le sentiment de détachement du président français Emmanuel Macron à l’égard de Taïwan, affirmant que l’« Europe doit en réalité être très présente sur ce dossier qui nous concerne sur le plan économique, commercial et technologique ».

Il a également appelé les pays membres de l’UE à déployer des marines européennes pour patrouiller dans le détroit de Taïwan afin de dissuader l’agression militaire de Pékin.

Davide Basso a contribué à la rédaction de cet article.