Les nouvelles règles budgétaires de l’UE freineront la lutte contre le changement climatique, selon une étude

Les nouvelles règles budgétaires de l’UE entraveront la capacité des États membres à réaliser les investissements publics nécessaires pour lutter efficacement contre le changement climatique, selon une récente étude commandée par le groupe parlementaire des Verts/ALE.

Euractiv.com
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Philippe Lamberts, co-président du groupe des Verts/ALE, a affirmé que les nouvelles règles budgétaires rendraient « légalement impossible » pour l’Union d’atteindre son objectif de décarbonation totale d’ici 2050. [Parlement européen]

Les nouvelles règles de l’UE en matière de dettes et de déficits nationaux entraveront la capacité des États membres à réaliser les investissements publics nécessaires pour lutter efficacement contre le changement climatique, selon une récente étude commandée par le groupe des Verts/ALE au Parlement européen.

Lors d’un point de presse mardi (30 janvier), Philippe Lamberts, co-président du groupe des Verts/ALE, a affirmé que les nouvelles règles budgétaires, qui se trouvent à présent au stade des négociations interinstitutionnelles (« trilogues ») entre le Parlement, le Conseil de l’UE et la Commission européenne, rendraient « légalement impossible » pour l’Union d’atteindre son objectif de décarbonation totale d’ici 2050.

Il a également accusé l’UE d’être dirigée par des « fondamentalistes religieux » menant des politiques « suicidaires ».

Les nouvelles règles, que les syndicats européens ont fermement condamnées, prévoient des « trajectoires de dépenses » individuelles pour chaque État membre, afin de réduire la dette et les déficits dans les limites fixées par les traités de l’Union.

Selon la proposition des ministres des Finances européens, les États membres dont le ratio dette publique/PIB est supérieur à 90 % devraient réduire celui-ci d’un point de pourcentage en moyenne par an, tandis que les ceux dont le ratio est compris entre 60 % et 90 % devraient opérer une réduction de 0,5 point de pourcentage en moyenne par an.

Le ratio dette/PIB annuel de 13 des 27 États membres de l’UE est aujourd’hui  supérieur à l’objectif de 60 % fixé dans le Pacte de stabilité et de croissance (les anciennes règles budgétaires). Le ratio total dette/PIB annuel de l’UE est de 83,5 %.

Cependant, selon une nouvelle étude de l’Institut Rousseau, un groupe de réflexion français, commandée par les Verts/ALE, il est presque certain que les États membres devront s’endetter beaucoup plus que cela pour financer la transition écologique au cours des 25 prochaines années.

L’étude indique que des investissements publics supplémentaires à hauteur de 260 milliards d’euros par an, soit 1,6 % du PIB annuel de l’Europe, seront nécessaires pour que l’Union atteigne son objectif de zéro émission nette d’ici 2050. En plus de cela, des investissements privés supplémentaires s’élevant à 100 milliards d’euros par an seront également essentiels.

Beaucoup d’investissements « pas assez rentables »

Guillaume Kerlero de Rosbo, l’un des principaux auteurs de l’étude, a souligné qu’un financement public important était nécessaire parce que de nombreux investissements requis « ne sont pas assez rentables » pour que le secteur privé assure leur financement à lui seul, en particulier dans les secteurs de la rénovation des bâtiments et de l’industrie lourde.

« La main invisible du marché ne suffira pas à elle seule », a déclaré le chercheur. « À court terme, les États membres auront besoin de marges financières pour prendre des mesures, et c’est pourquoi nous pensons que la réforme des règles fiscales européennes en cours ne permet pas de réaliser ces investissements supplémentaires. »

Les remarques du chercheur ont été reprises par M. Lamberts.

« Les règles sont suicidaires », estime l’eurodéputé écologiste. « Il n’y a pas d’autre mot pour les caractériser au mieux. »

« Oui, nous avons besoin d’investissements privés. Tout à fait. Mais il est erroné de penser que les investissements supplémentaires viendront uniquement du secteur privé… Sans un soutien public important, la vague de rénovation n’aura pas lieu. Et cela va totalement à l’encontre de l’idéologie néolibérale qui dit que l’État est inefficace et que les marchés sont les mieux à même de gérer la situation. »

L’étude estime que près de trois quarts des investissements nécessaires pour atteindre la neutralité climatique doivent provenir des gouvernements nationaux. Toutefois, pour de nombreux économistes traditionnels, ce sont les investissements privés qui devront être beaucoup plus importants que les investissements publics pour atteindre les objectifs climatiques de l’UE.

« Nous ne pouvons pas mettre en place un système qui repose continuellement sur une dette publique massive, car nous ne pourrons pas le maintenir longtemps en tant qu’Union européenne », avait déclaré Veronika Grimm, membre du Conseil allemand des experts économiques, en décembre, ajoutant que l’UE serait alors « frappée par des crises de la dette souveraine bien avant d’être neutre sur le plan climatique ».

Elle a plutôt appelé à mobiliser davantage d’investissements privés, provenant également des ménages les plus aisés, en augmentant le prix du pétrole et du gaz par le biais d’un prix du carbone plus élevé — une mesure initialement rejetée par les Verts au Parlement européen et qui divise toujours le groupe aujourd’hui.

« Un comptable aveuglé par l’idéologie »

Au cours de la réunion, M. Lamberts a multiplié les analogies historiques.

Il a notamment à nouveau qualifié les dirigeants de l’UE de « somnambules », comme ceux qui ont conduit « l’Europe dans l’abîme » de la Première Guerre mondiale.

Il a ensuite comparé la lutte contre le changement climatique aux efforts déployés par les Alliés pour vaincre l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale, et a souligné l’absurdité de l’adhésion des décideurs politiques à de nouvelles règles budgétaires alors même qu’ils sont confrontés à des défis d’une importance existentielle tels que le changement climatique.

[Édité Anne-Sophie Gayet]