Les logiciels espions ébranlent l'Italie, l’UE reste impassible

Les logiciels espions ébranlent l'Italie. La divulgation d'informations sensibles au sujet de journalistes, activistes et ONG ciblés par des outils de surveillance de fabrication israélienne provoque une vague de réactions politiques, de démentis du gouvernement et d’appels à une enquête de l’UE.

EURACTIV Italie
Press conference on the E-commerce Communication in Brussels
La commissaire européenne et vice-présidente exécutive pour la Souveraineté technologique, la Sécurité et la Démocratie, Henna Virkkunen, présente une communication sur la manière de relever les défis liés aux plateformes de commerce électronique à Bruxelles, en Belgique, le 5 février 2025. [EPA-EFE/OLIVIER MATTHYS]

Les logiciels espions ébranlent l’Italie. La divulgation d’informations sensibles au sujet de journalistes, activistes et ONG ciblés par des outils de surveillance de fabrication israélienne provoque une vague de réactions politiques, de démentis du gouvernement et d’appels à une enquête de l’Union européenne (UE).

« Il s’agit de l’une des plus graves atteintes à l’État de droit en Europe », a déclaré Sandro Ruotolo, eurodéputé du Parti démocrate italien (S&D). La semaine dernière, il a organisé à Strasbourg, une conférence de presse sur la question des citoyens européens ciblés par des logiciels espions de fabrication israélienne.

« Nous avons adressé une lettre, signée par les forces d’opposition en Italie, à la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, demandant la création d’une commission d’enquête », a-t-il appris à Euractiv, soulignant qu’il ne s’agit pas seulement d’une question italienne.

Selon une déclaration du gouvernement italien, au total, 90 personnes répartis dans 14 États membres de l’UE ont été ciblées en violation des règles d’engagement établies et sept cas ont été confirmés jusqu’à présent en Italie.

« Nous voulons savoir quels pays ont illégalement espionné leurs propres citoyens, pourquoi et comment nous pouvons protéger les citoyens européens », a ajouté Sandro Ruotolo, notant que la commissaire européenne à la Souveraineté technologique, à la Sécurité et à la Démocratie, Henna Virkkunen, devrait assister aujourd’hui à une audition de la commission des Libertés civiles, de la Justice et des Affaires intérieures (LIBE) du Parlement européen, au cours de laquelle il a l’intention de soulever la question.

Cependant, les attentes concernant la Commission européenne restent faibles. Le 6 février, le porte-parole de la Commission européenne Markus Lammert a déclaré que les autorités nationales seraient responsables de l’examen de ces allégations et non l’exécutif de l’UE, notant toutefois qu’en général, « toute tentative d’accès illégal aux données des citoyens, y compris des journalistes et des opposants politiques, est inacceptable, si elle est prouvée ».

L’affaire « Paragon » a fait surface après les dénonciations publiques du directeur du journal en ligne Fanpage, Francesco Cancellato, et du chef de la mission Mediterranea Saving Humans, Luca Casarini.

Francesco Cancellato, dont le média a publié deux enquêtes majeures sur le parti de Giorgia Meloni au cours de l’année écoulée, et Luca Casarini, engagé dans des opérations de sauvetage en mer pour les migrants, ont tous deux révélé avoir reçu des avertissements de Meta.

Le géant de la technologie les a informés que leurs appareils avaient été « compromis par une opération de logiciel espion de haut niveau utilisant l’un des outils de surveillance les plus sophistiqués disponibles ».

La controverse concerne Paragon Solutions, la société israélienne à l’origine du logiciel espion avancé Graphite. Alors que Paragon affirme vendre sa technologie exclusivement à « un groupe restreint de démocraties mondiales, principalement les États-Unis et leurs alliés », le journal israélien Haaretz a rapporté que les clients italiens de la société comprenaient « deux entités distinctes : un organisme chargé de l’application de la loi et une organisation de renseignement ».

David Yambio, porte-parole de Refugees in Libya, était également présent à la conférence de presse de Strasbourg. Étroitement lié aux membres des ONG ciblées, David Yambio a également été informé que son appareil avait fait l’objet d’une attaque de logiciel espion de « haut niveau », bien qu’il n’ait pas encore été confirmé que le logiciel Graphite de Paragon ait été utilisé.

Selon lui, ce scandale révèle « une énorme rupture de l’État de droit ».

« Cela commence par moi, en tant que migrant qui n’a pas de voix, pas de base légale pour les affronter. Mais cela s’étend ensuite aux sauveteurs en mer italiens, puis aux journalistes. Demain, cela pourrait être un juge, puis quelqu’un d’autre », s’inquiète-t-il.

David Yambio fait valoir que les régimes oppressifs qui poussent les gens à fuir l’Afrique se manifestent aussi en Europe, bien que « d’une manière beaucoup plus sophistiquée et bureaucratique ».

« Je ne vois aucune différence avec le régime auquel j’ai échappé, ce qui me fait me sentir encore plus en danger », conclut-il.

Deux récits contradictoires

Le 6 février, The Guardian a rapporté que Paragon avait résilié son contrat avec le gouvernement italien « par excès de prudence » à la suite d’allégations initiales de mauvaise utilisation potentielle, car le contrat ne permettait pas de cibler des journalistes ou des membres de la société civile, citant une personne proche du dossier.

Cependant, le 12 février, le ministre des Relations avec le Parlement, Luca Ciriani, a démenti ces allégations en déclarant qu’« aucun contrat n’a été résilié ces derniers jours. Tous les systèmes restent pleinement opérationnels contre ceux qui menacent la sécurité nationale. » Il a également insisté sur le fait que Graphite n’avait jamais été utilisé pour surveiller des journalistes ou des détracteurs du gouvernement.

« Le gouvernement intentera une action en justice contre quiconque l’accusera directement d’espionner des journalistes », a annoncé le ministre.

Le même jour, le sous-secrétaire de la Première ministre, Alfredo Mantovano, a déclaré que « s’il y a eu un abus, qui ne peut certainement pas être attribué à Paragon, car elle ne fait que fournir le logiciel, il relève des autorités judiciaires, car des crimes ont été commis. Nous attendons le résultat de ces enquêtes. »

Malgré les demandes répétées de l’opposition et des personnes concernées, les seules réponses officielles sont venues d’une première déclaration du gouvernement et des remarques de Luca Ciriani et d’Alfredo Mantovano, mercredi dernier.

Trois jours plus tard seulement, l’agence de presse Ansa, citant des sources des services de renseignement, a révélé que l’Italie avait en fait suspendu son contrat avec Paragon Solutions en attendant une enquête du Comité parlementaire de surveillance des activités de renseignement (COPASIR) et de l’Agence nationale de cybersécurité.

« Mercredi, le gouvernement a dit une chose ; vendredi, il en a dit une autre. D’abord, ils ont nié toute suspension, puis ils ont suspendu le logiciel espion », a fait remarquer Sandro Ruotolo, soutenant que la situation exigeait des éclaircissements urgents.