Les croates mi-figue mi-raisin face à leur entrée dans la zone euro

Les inquiétudes concernant l’entrée de la Croatie dans la zone euro sont multiples. EURACTIV a interrogé des citoyens croates à Zagreb sur leur ressenti concernant cet évènement historique qui aura lieu le 1er janvier.

EURACTIV.com depuis Zagreb
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Pour certains, le passage à l’euro se traduira par une éventuelle pénurie d’argent liquide, notamment de pièces. D’autres sont convaincus que cela entraînera une hausse des prix, car les commerçants arrondiront les prix auparavant exprimés en kuna, alimentant l’inflation, à 13,5 % en novembre. [Zoran Radosavljevic]

« Vous plaisantez ? Ça va être la pagaille dans les premiers jours, et je peux vous le dire, nous appréhendons déjà beaucoup la situation ». La pagaille, voilà ce à quoi s’attend une vendeuse d’une boulangerie de Zagreb au 1er janvier, date de l’entrée de la Croatie dans la zone euro.

Pour ce petit pays de moins de quatre millions d’habitants, qui n’a obtenu son indépendance qu’en 1991, ce n’est pas un mince exploit que de rejoindre la zone euro après être devenu membre de l’UE en 2013. « Cela place la Croatie dans un cercle rapproché de l’intégration européenne », a déclaré le Premier ministre croate Andrej Plenković.

Pourtant, à Zagreb les citoyens sont inquiets. Même si les analystes ne manquent pas de souligner que l’économie croate est prête à intégrer la zone euro, les récalcitrants sont nombreux.

Pour certains, le passage à l’euro se traduira par une éventuelle pénurie d’argent liquide, notamment de pièces. D’autres sont convaincus que cela entraînera une hausse des prix, car les commerçants arrondiront les prix auparavant exprimés en kuna, alimentant l’inflation, à 13,5 % en novembre.

D’autres, enfin, se voient contraints de mettre la clé sous la porte, à l’instar de ce propriétaire d’un petit bureau de change du centre-ville de Zagreb, Ante.

« Après presque trente ans au même endroit, c’est la fin du parcours. Cela n’a aucun sens de continuer car seulement 5 % environ de nos transactions concernent d’autres devises. Le reste est entièrement en euros ».

Arrondis et calculs mentaux

Ivanka Popek, une coiffeuse, a confié que sa plus grande inquiétude était la conversion. Au cours des deux premières semaines de janvier, les citoyens croates seront toujours autorisés à payer en kuna, mais la monnaie devra leur être rendue en euros.

« Je m’attends à des problèmes. J’ai acheté un paquet de centimes d’euro pour 1 000 kunas (environ 140 euros) afin de me dépanner pendant ces deux premières semaines. »

« Ma plus grande inquiétude est que les gens viennent avec des billets de 200 et 500 kunas et s’attendent à ce que je rende toute la monnaie en euros, me considérant presque comme un bureau de change », a déclaré Mme Popek.

Selon les dernières données du Bureau national des statistiques, le salaire moyen en Croatie était de 7 745 kunas en octobre, soit 1 028 euros.

Le prix d’une coupe de cheveux classique sera de 6 euros, soit 45 kunas auparavant. Ce qui crée un second problème, selon Mme Popek : faire des calculs rapides pour rendre la monnaie en euros lorsqu’on reçoit le paiement en kunas.

« C’est pourquoi j’ai passé mon week-end à faire des exercices de mathématiques : si on me donne 100 kunas, je dois rendre 7,27 euros. S’ils m’en donnent 200, c’est 20,54 euros, et ainsi de suite. »

Pour faciliter l’échange, la Banque centrale a créé une application appelée euroHR, qui calcule rapidement la conversion entre les deux monnaies.

La Banque centrale a indiqué à EURACTIV que tous les distributeurs de billets seraient prêts à distribuer des billets en euros à partir du 1er janvier, « et la plupart d’entre eux seront actifs immédiatement », bien que de petits couacs avec les distributeurs de billets et les applications bancaires soient possibles dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier.

Toutefois, à partir du 2 janvier, « tous les services devraient être fonctionnels ».

La Banque a également lancé une campagne d’information et mis en place une ligne téléphonique d’information gratuite disponible sept jours sur sept.

L’euro, cause de l’augmentation générale des prix ?

Quid d’une augmentation des prix corrélée au changement de monnaie ?

La Banque centrale et le gouvernement ont pris des mesures pour éviter cela, notamment l’affichage obligatoire des prix dans les deux monnaies à partir de septembre et une surveillance des prix « pour minimiser le risque de hausses de prix injustifiées ».

« Les entreprises doivent garder à l’esprit le pouvoir d’achat déjà affaibli à cause de l’inflation, donc des hausses injustifiées ne seraient pas une décision commerciale judicieuse. Nous constatons déjà la réaction des consommateurs à la hausse des prix par un affaiblissement de la demande », a déclaré la Banque.

Mme Popek a déclaré qu’un de ses voisins, originaire de Slovénie, pays où l’euro a été adopté en 2007, lui a dit qu’« il ne faut pas s’inquiéter de ce qui se passera quand l’euro arrivera, il faut s’inquiéter de la période qui précède son introduction ».

C’est ce que confirme à EURACTIV un responsable de l’une des principales chaînes de magasins de Zagreb. Sous couvert d’anonymat, il a déclaré qu’« au cours des trois derniers mois, on a assisté à une hausse extraordinaire des prix, et tout cela n’était pas lié à l’inflation, mais plus probablement à l’euro ».

« Par exemple, l’intrant énergétique augmente de 10 %, et les prix ont augmenté de 30 %. Ou bien l’énergie augmente de 5 %, et les prix augmentent de 15 %. Et maintenant, au cours du mois dernier, nous avons également assisté à un arrondissement des prix pour faciliter le calcul en euros. »

Le gouvernement croate avait promis de contrôler la situation sur le terrain pour éviter les hausses de prix injustifiées. Dans les faits, cependant, cela n’a pas été fait.

« Tout le monde a augmenté les prix, nous aussi. Et nous affichons les prix augmentés en kuna et en euros, tout en suivant les règles. Malgré les annonces, il n’y a pas eu de contrôle, et je doute qu’il y en ait un jour », a indiqué le gérant.

Sur une note plus positive, la Banque centrale du pays a déclaré que l’impact de l’euro sur l’inflation serait « minime ». Elle a chiffré l’inflation annuelle harmonisée des prix à la consommation pour 2022 à 10,6 %, s’attendant à ce qu’elle ralentisse à 7,5 % en 2023.

Dans l’ensemble, malgré les inquiétudes exprimées actuellement, la plupart des Croates considèrent le passage à l’euro comme une bonne chose.

« Je suis heureux que nous rejoignions la zone euro, cela nous rend en quelque sorte plus intégrés à l’Union européenne », a affirmé Mme Popek. « En plus, c’est pratique, on n’aura plus besoin d’aller dans les bureaux de change si on va en Slovénie ou en Autriche. »