Les autorités de Skopje instaurent un climat de peur, selon des câbles diplomatiques américains

Le premier ministre macédonien, Nikola Gruevski, et sa garde rapprochée font systématiquement usage de l'appareil judiciaire et répressif pour faire taire les dissidents. C'est ce que révèlent des câbles diplomatiques américains obtenus par Wikileaks et mis à disposition de Bivol.bg et d'EURACTIV.com en exclusivité.

Nikola Gruevski
Nikola Gruevski [<a href="http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/2f/Gruevski.jpg" target="_blank" rel="noopener">[Wikimedia]</a>]

Le premier ministre macédonien, Nikola Gruevski, et sa garde rapprochée font systématiquement usage de l'appareil judiciaire et répressif pour faire taire les dissidents. C'est ce que révèlent des câbles diplomatiques américains obtenus par Wikileaks et mis à disposition de Bivol.bg et d'EURACTIV.com en exclusivité.

Des câbles diplomatiques américains consultés par EURACTIV et Bivol.bg, un site Internet bulgare de journalisme d'investigation, mentionnent le climat de peur qu'instaurent M. Gruevski et son entourage du parti VMRO-DPMNE (voir « Contexte ») dans ce pays candidat à l'UE. [Cable REF: 09SKOPJE601]

L'ambassadeur américain Philip T. Reeker, en poste à Skopje depuis septembre 2008, écrivait dans un câble en décembre 2009 que le gouvernement de M. Gruevski utilisait des accusations fourre-tout d'« abus de fonction » ou d' « abus de pouvoir » à l'encontre des membres de l'élite politique en Macédoine.

Les arrestations très médiatisées, les mises en détention et les enquêtes en cours sur d'actuels ou d'anciens ministres, hommes politiques et figures de l'opposition poussent l'élite politique macédonienne à ne pas remettre en question ou critiquer le gouvernement de M. Gruevski, écrit M. Reeker.

EURACTIV a communiqué ces câbles américains aux services de la Commission européenne et leur a demandé de commenter leur contenu. La réponse officielle a été que l'exécutif de l'UE ne commentait pas les révélations de Wikileaks.

EURACTIV a également transmis les deux câbles aux autorités macédoniennes avant la publication de cet article, mais n'a reçu aucun commentaire jusqu'à présent.

Pression sur les groupes de la société civile

Les câbles diplomatiques informaient Washington de plaintes formulées par des organisations non gouvernementales dont des membres avaient été convoqués par la police pour des « entretiens » d'intimidation sur leurs actions supposées.

Auprès de la population, le gouvernement peut présenter ces agissements comme des efforts pour lutter contre la corruption, ce qui lui permet de s'assurer un certain soutien de l'opinion pour ces actions abusives, écrit M. Reeker.

A plusieurs reprises, le diplomate américain a expliqué qu'en mettant l'accent sur ses conflits avec ses opposants dans les médias, M. Gruevski avait été suffisamment intelligent pour détourner l'attention de la population de son incapacité à avancer sur le dossier du nom du pays qui l'oppose à la Grèce depuis longtemps. La Macédoine porte en effet le même nom qu'une province grecque (voir « Contexte ») au nord du pays.

« [M. Gruevski] continue d'être en faveur d'un référendum afin d'éviter de devoir prendre ses responsabilités en trouvant un compromis historique », explique l'ambassade américaine à Washington.

Selon des diplomates de l'UE, un référendum sur un compromis pour le nom du pays à peu de chance de résoudre le problème, surtout à cause des positions nationalistes du VMRO-DPMNE et de la position anticompromis que les médias contrôlés par le gouvernement risquent de défendre.

M. Gruevski est également décrit comme un homme politique peu intéressé par les réformes nécessaires à la progression de son pays vers l'UE. Il serait en fait opposé à l'indépendance du système judiciaire qu'il contrôle largement.

Corruption

Selon les diplomates américains, plusieurs proches de M. Gruevski seraient corrompus. Plusieurs personnes sont explicitement citées, dont le chef des renseignements, Sasho Majalkov, qui est également le cousin de M. Gruevski, et Mile Janakieski, le ministre des transports et des communications. Concrètement, les diplomates américains ont fait part d'accusations, selon lesquelles M. Majalkov serait lié à un scandale de corruption concernant la vente de bus à deux étages fabriqués en Chine.

Dans le même temps, l'ambassade américaine semble faire confiance à un certain nombre d'hommes politiques macédoniens, dont la plupart auraient été victimes de la répression orchestrée par M. Gruevski.

Le plus connu sur la scène internationale parmi ceux cités est l'ancien ministre des affaires européennes, Ivica Bocevski. Il a démissionné en juin 2009 après avoir réalisé que M. Gruevski s'opposait à des réformes sur l'indépendance du système judiciaire, par exemple. [Cable REF: 09SKOPJE332].

Parmi les nombreux exemples de manipulation du système judiciaire, on trouve le cas de Georgi Trekoski, un homme politique du parti de M. Gruevski qui a la réputation d'être honnête.

Selon l'ambassade américaine, M. Trekoski, ancien directeur du fonds macédonien pour la santé, avait perdu le soutien de M. Gruevski pour n'avoir pas su rester suffisamment discret. Il a été publiquement arrêté et accusé d'avoir abusé de sa position. Conformément à une pratique bien établie, l'arrestation a eu lieu en présence de journalistes de la presse favorable au gouvernement.

La législation macédonienne permet des détentions provisoires de 180 jours, que les juges peuvent prolonger de 30 jours. Ces derniers se sont plaints auprès des diplomates américains d'avoir subi des pressions de la part du gouvernement pour prolonger au maximum la période de détention provisoire. Le gouvernement tenterait ainsi de détruire la réputation des hommes politiques.

Slagjana Taseva, la responsable de Transparency International Macedonia, une ONG, s'est plainte aux diplomates et aux médias d'avoir été harcelée par la police à cause de ses activités et de ses critiques à l'encontre du gouvernement. D'autres ONG se seraient également plaintes de pressions similaires.

Des Albanais en difficulté

Les câbles diplomatiques américains mentionnent également un conflit intra-albanais qui prend de l'ampleur en Macédoine. Menduh Thaci, le dirigeant du Parti démocrate albanais (DPA), l'un des deux partis albanais qui s'opposent, plaide officiellement pour un nouvel accord interethnique voué à remplacer l'accord-cadre d'Ohrid (voir « Contexte »), selon le diplomate américain.

Apparemment, M. Thaci demande que le gouvernement s'engage dans un processus décisionnel consensuel, ce qui impliquerait un droit de veto pour le parti ethnique albanais. Il souhaiterait également que la langue albanaise soit reconnue comme langue officielle au même titre que le macédonien et que l'un des trois postes politiques les plus importants (premier ministre, président et président du parlement) soit occupé par une personne d'origine albanaise.