Les agriculteurs mettent Bruxelles à l’arrêt

Ce jeudi (1er février), les agriculteurs belges entendent bien paralyser Bruxelles, où se tient un sommet extraordinaire des dirigeants européens, avec le renfort de certains de leurs collègues européens. Des milliers de manifestants sont attendus dans la capitale belge.

Euractiv France
Farmers block Belgian highways
Des agriculteurs bloquant une autoroute belge le 29 janvier 2024. [EPA-EFE/OLIVIER HOSLET]

Depuis la fin de la semaine dernière, les agriculteurs belges ont rejoint le mouvement européen de protestation du secteur agricole. Ce jeudi (1er février), ils entendent bien paralyser Bruxelles, où se tient un sommet extraordinaire des dirigeants européens, avec le renfort de certains collègues européens. Des milliers de manifestants sont attendus dans la capitale belge.

Les agriculteurs et agricultrices vont entamer ce jeudi un véritable siège de Bruxelles, plus spécifiquement du quartier dans lequel se trouvent les principales institutions européennes. Sont attendus plusieurs centaines de tracteurs et de camions, ainsi que des milliers de manifestants belges mais également français, allemands, espagnols, portugais ou encore italiens. Les marchands de bétail belges, en difficulté en ce début d’année, seront également au rendez-vous.

Cette manifestation d’envergure intervient en parallèle d’un sommet extraordinaire des chefs d’État et de gouvernement des Vingt-Sept consacré à l’aide à l’Ukraine, mais où la fronde agricole pourrait finalement faire une incursion dans les débats.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, qui a rencontré les agriculteurs dans les rues de Bruxelles mercredi (31 janvier) dans la soirée, a déclaré que la Hongrie « défendra la voix du peuple » et que la situation actuelle est le résultat d’une « erreur européenne ».

« Nous pouvons parler de la migration, de l’Ukraine, ou quoique ce soit d’autre, [mais] la voix des gens dans la rue n’est pas prise aux sérieux par leurs dirigeants », a-t-il déploré.

Certains tracteurs ont déjà commencé à prendre position mercredi, et les Bruxellois ont pu entendre la colère des agriculteurs, qui ont fait retentir leurs klaxons jusque tard dans la nuit.

La plupart des manifestants se sont donnés rendez-vous vers 10h au rond-point Schuman et à la place du Luxembourg, où des discours et des actions symboliques auront lieu tout au long de la journée.

Dans l’après-midi, les syndicats agricoles devraient rencontrer le commissaire européen à l’Agriculture, Janusz Wojciechowski, et le réseau européen Via Campesina (ECVC), qui coordonne les organisations de petits et moyens exploitants agricoles, espère s’entretenir avec la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ainsi que le président du Conseil européen, Charles Michel, rapporte Belga.

Les agriculteurs européens partagent, hors facteurs purement nationaux, à peu près tous les mêmes motifs de mécontentement : un revenu trop faible qui ne couvre parfois même pas leurs coûts de production, une surcharge administrative insoutenable, des législations trop complexes, ou encore des importations déloyales (accord UE-Mercosur, importations ukrainiennes…).

« L’Europe n’arrête pas de presser, d’essorer et d’écraser ses agriculteurs », affirmait la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA) dans un communiqué vendredi dernier (26 janvier). « Il est temps que ça s’arrête ! Il est temps de remettre les réalités agricoles et agronomiques au centre des décisions européennes ! Il est temps de revaloriser le travail de celles et ceux qui nourrissent leurs concitoyens jour après jour ! »

Depuis le week-end dernier, la FWA et la Fédération belge des jeunes agriculteurs (FJA) organisent des opérations de blocage de plusieurs axes routiers dans le sud du pays.

En Flandre, des agriculteurs ont suivi le mouvement en début de semaine, menant des actions ayant notamment entravé la circulation autour d’Anvers et de Hal. Des manifestations auront également lieu jeudi à Gand.

La grande distribution et l’industrie agro-alimentaire sont aussi visées, avec le blocage de sites de centres logistiques des supermarchés Aldi, Colruyt, Delhaize et Lidl, et une action menée mercredi devant Lutosa, une usine de transformation de pommes de terre.

Mesures politiques annoncées

Dimanche (28 janvier), le ministre wallon de l’Agriculture, Willy Borsus, avait déjà annoncé la création d’une taskforce consacrée à la question de la surcharge administrative, une initiative saluée par la FWA.

Mercredi matin, le gouvernement wallon a rencontré les syndicats agricoles et s’est engagé à s’opposer à l’accord entre l’UE et les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay), a rapporté le journal agricole Le Sillon Belge.

Le gouvernement flamand rencontrera pour sa part les représentants agricoles ce vendredi (2 février), selon Belga.

Le ministre fédéral de l’Agriculture, David Clarinval, a quant à lui échange mercredi avec ses homologues wallon, M. Borsus, flamand, Jo Brouns, et français, Marc Fesneau, afin d’évoquer des pistes de solutions, notamment concernant les demandes relatives au Green Deal et à la Politique agricole commune (PAC). Il a qualifié la rencontre d’« enrichissante » et « constructive ».

Au niveau européen, la Commission a déjà proposé de faire deux concessions.

« Les agriculteurs de l’UE mettent de la nourriture sur notre table — la meilleure et la plus saine au monde. Nous les soutenons avec 386,7 milliards d’euros au titre de la PAC. Dans les situations difficiles, nous trouvons des solutions communes », a déclaré la cheffe de la Commission, Mme von der Leyen, sur X.

L’exécutif européen a décidé mercredi d’accorder une dérogation partielle aux obligations de conserver 4 % de terres arables en jachère — une condition nécessaire pour toucher les fonds de la PAC.

Les agriculteurs ne respectant pas ce pourcentage pourraient donc percevoir les fonds, à condition toutefois qu’ils disposent de 7 % de cultures intermédiaires ou fixatrices d’azote sans utiliser de produits phytosanitaires « afin de maintenir l’ambition environnementale de la PAC », précise un communiqué de la Commission.

Bruxelles a également décidé d’intervenir sur la question des importations agricoles ukrainiennes, qui ont perturbé les marchés de certains pays de l’UE. La Commission a maintenu sa décision de renouveler pour une année supplémentaire (2024-2025) l’exemption de droits de douane accordée à Kiev, l’assortissant néanmoins d’un « mécanisme de sauvegarde renforcé » afin de limiter l’impact de ces importations.

Mais pour la Copa-Cogeca, qui regroupe des syndicats agricoles de l’UE, ces concessions sont insuffisantes.

En effet, la dérogation partielle sur l’obligation de jachères intervient « tardivement » dans le calendrier agricole et reste « limitée », a-t-elle réagi, relate l’AFP.

Quant aux mesures prises pour limiter toute hausse incontrôlable des importations agricoles ukrainiennes — qui ont bondi de 11 % en valeur sur un an en janvier-septembre 2023 après les exemptions de droits de douane accordées par l’UE depuis le printemps 2022 pour soutenir le pays en guerre — elles sont « insuffisantes » pour les produits concernés (volaille, œufs et sucre), estime l’organisation. Il est par ailleurs « inacceptable » que les céréales et oléagineux soient exclus de ces mesures, poursuit-t-elle.