L’équilibriste Aleksandar Vučić marche sur un fil entre Bruxelles et Moscou

La Russie s’est récemment indignée de l’usage de munitions serbes en Ukraine, mais les diplomates européens ne doivent pas s’attendre à un réalignement de Belgrade avec les positions de Bruxelles.

EURACTIV.com
Serbian President Vucic delivers Russian FSB report on alleged use of ‘sound canon’ during 15 March 2025 rally
Le président serbe Aleksandar Vučić. [EPA-EFE/ANDREJ CUKIC]

Mercredi 11 juin s’est tenu à Odessa le quatrième sommet Ukraine-Europe du Sud-Est, dont la principale attraction était la venue du président serbe Aleksandar Vučić, une première depuis le début de l’invasion russe en février 2022.

Ce dernier avait assisté le 9 mai au défilé de la victoire à Moscou, en compagnie de Vladimir Poutine. Un voyage en Russie qui avait quelque peu agité les milieux bruxellois, les responsables européens avertissant que de telles initiatives compromettent sérieusement le processus d’adhésion de la Serbie à l’UE.

Cette fois, la ministre slovène des Affaires étrangères, Tanja Fajon, s’est montrée plus conciliante, expliquant que la présence d’Aleksandar Vučić à Odessa pouvait être interprétée comme un soutien aux dirigeants de Kiev.

Le président serbe a souligné lors d’une discussion avec son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky que Belgrade continuerait de respecter le droit international, notamment la « protection de l’intégrité territoriale des pays reconnus par les Nations Unies ». Kiev n’a de son côté jamais reconnu l’indépendance du Kosovo, proclamée vis-à-vis de la Serbie en février 2008.

Il s’est en revanche bien gardé de signer la déclaration finale du sommet, qui « condamne avec la plus grande fermeté la guerre d’agression brutale menée par la Russie contre l’Ukraine ». Rien de nouveau donc, puisque Belgrade s’est toujours refusé à appliquer les sanctions européennes contre Moscou, et que des liaisons aériennes sont toujours ouvertes entre les deux capitales.

Des armes serbes en Ukraine

Les relations habituellement cordiales entre la Serbie et la Russie semblent cependant avoir connu quelques turbulences ces dernières semaines. Fin avril, le Service des renseignements extérieurs russe (SVR) a publié une déclaration affirmant que « les entreprises serbes du secteur de la défense, contrairement à la ‘neutralité’ déclarée par Belgrade, continuent de fournir des munitions à Kiev ».

La Russie a qualifié ces livraisons présumées de « coup de poignard dans le dos », accusant la Serbie de fournir des armes à l’Ukraine via des pays liés à l’OTAN, notamment la République tchèque, la Pologne et la Bulgarie, ainsi que des États africains non identifiés.

La présence d’armes serbes avait été documentée dans les conflits qui ont déchiré la Libye, la Syrie ou la région du Sahel. Des munitions produites en Serbie ont aussi été repérées dans les mains des soldats ukrainiens, notamment des obus G-2000 destinés aux lance-roquettes Grad.

Une enquête du Financial Time publiée en juin 2024 avait estimé que la Serbie avait exporté 800 millions d’euros de munitions à des pays tiers depuis l’invasion totale de l’Ukraine en 2022. « Nous avons eu de nombreux contrats avec des Américains, des Espagnols, des Tchèques, entre autres. Ce qu’ils en font au final, c’est leur travail », avait expliqué Aleksandar Vučić à l’époque.

Selon les données compilées par le Arms Trade Treaty, la Serbie aurait en 2024 officiellement exporté plus de 6000 « produits » classés dans la catégorie « système d’artillerie de gros calibre » vers la Bulgarie et plus de 1700 vers les États-Unis. Des chiffres qui interpellent, alors que l’armée américaine n’utilise pas de matériel compatible avec les vieux systèmes soviétiques.

« Les entreprises serbes qui fabriquent des obus pour l’artillerie ont longtemps été en difficulté financière, mais elles ont significativement augmenté leurs revenus issus de ventes à l’étranger », confirme pour Euractiv Katarina Djokic, chercheuse à l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI). « Leur production n’est pas exclusivement destinée à Kiev, mais ces nouvelles rentrées financières permettent d’avoir une idée des exportations qui finissent par arriver sur le sol ukrainien. »

Deux jours après le communiqué russe, une explosion était intervenue le 30 mai dans l’usine Krušik de la ville de Valjevo — celle qui fabrique les fameux obus G-2000 — blessant légèrement cinq ouvriers, sans que la thèse du sabotage n’ait pour l’heure été retenue.

L’espérance d’un « réalignement »

La brouille qui oppose Belgrade et Moscou pourrait-elle être le signe du rapprochement avec l’UE que les diplomates européens attendent fébrilement ? Ministre de tous les gouvernements du président Vučić depuis 2013, le très russophile Aleksandar Vulin — un temps directeur des services secrets serbes (BIA), décoré de l’Ordre de l’Amitié par Vladimir Poutine en janvier 2024 — a en tout cas été écarté du nouvel exécutif constitué le 16 avril dernier.

Pour faire preuve de leur bonne volonté, les dirigeants de la Commission européenne ont de leur côté pris soin de ne pas soutenir le mouvement de contestation qui embrase la Serbie depuis l’automne dernier. Bruxelles a aussi retiré une épine du pied des dirigeants serbes en inscrivant le 4 juin l’exploitation du lithium de la vallée du Jadar, dans l’ouest de la Serbie, à sa liste des « projets stratégiques hors de l’Union européenne », et ce malgré l’opposition des habitants de la région.

Pour autant, « le régime de Vučić est et sera toujours plus proche du Kremlin que des capitales européennes et la coopération entre les services de sécurités serbes et russes est toujours très bonnes », souligne Igor Bandović, directeur du Centre de Belgrade pour la politique de sécurité. « Le communiqué du SVR était un avertissement, mais Poutine sait que les Balkans sont essentiels s’il devait un jour avoir à sérieusement déstabiliser l’Union européenne », ajoute-t-il.

La longévité du président serbe dit quelque chose de son habileté politique. Et les dirigeants européens qui comme Emmanuel Macron, pensait attacher la Serbie au camp occidental contre la vente de quelques Rafales, ne devrait pas trop se faire d’illusion : Aleksandar Vučić saura toujours se vendre au plus offrant.