Lequesne : "M. Klaus est très populaire car il plaît pour sa capacité de résister"
Directeur du Centre d’études et de recherches internationales (CERI), Christian Lequesne revient sur le positionnement de l’opinion publique en Europe de l’Est.
Directeur du Centre d’études et de recherches internationales (CERI), Christian Lequesne revient sur le positionnement de l’opinion publique en Europe de l’Est.
L’approbation du traité de Lisbonne par les Irlandais est-elle une bonne nouvelle pour la poursuite du processus d’élargissement de l’UE ?
La Pologne et la République tchèque n’ont pas officiellement ratifié le traité. La saisine de la Cour constitutionnelle par les sénateurs tchèques proches du président Vaclav Klaus va sans doute retarder le processus de quelques mois. Mais si les hypothèses tchèques et polonaises sont levées, on pourra envisager d’autres élargissements, en tout cas celui de la Croatie. En revanche, si les Tchèques réussissent à attendre les élections britanniques pour que M.Cameron (chef de file des conservateurs, ndlr) organise un référendum sur le traité de Lisbonne, on peut imaginer que des pays comme la France, l’Allemagne, la Belgique s’opposeront à de futures élargissements. Nicolas Sarkozy a toujours dit que la ratification du traité était l’une des conditions de l’élargissement.
Quel est l’état d’avancée des négociations avec la Turquie, dans un contexte où la mise en œuvre du protocole d’Ankara doit être réexaminée en décembre 2009 ?
Le premier ministre suédois dit vouloir poursuivre les négociations avec la Turquie mais la Suède n’ouvrira pas plus de deux ou trois chapitres sous sa présidence. On est dans une sorte d’hypocrisie institutionnelle où l’on essaie à chaque nouvelle présidence d’ouvrir les chapitres les plus simples en progressant à tout petits pas.
La Suède encourage pourtant l’adhésion turque ?
Les Suédois sont effectivement plutôt favorables. Mais l’adhésion d’un nouveau membre nécessite l’unanimité des États. La possibilité du veto contraint donc l’UE à avancer par consensus, ce qui prend du temps et favorise les compromis a minima.
La principale pomme de discorde ne provient-elle pas du différend avec Chypre, dont la partie nord de l’île est occupée par l’armée turque ?
C’est vrai, le premier ministre suédois l’a rappelé récemment. Mais le problème va au-delà : deux des grands pays de l’UE se sont opposés au principe même de l’élargissement à la Turquie. Les responsables politiques français et allemands nous disent en effet que l’adhésion pleine et entière n’est pas souhaitable et qu’il faut se limiter à un partenariat privilégié.
Quelle est la position des pays de l’Est sur l’adhésion de la Turquie ?
Officiellement, tous les pays de l’Est sont favorables à l’entrée de la Turquie dans l’UE. Mais les positions gouvernementales ne reflètent pas celles de l’opinion publique, qui ont évolué. Selon les sondages effectués jusqu’en 2007, une majorité des citoyens des pays d’Europe centrale était favorable à l’adhésion turque. Mais ces dernières années, l’opinion des pays d’Europe centrale rejoint celle de l’Ouest. C’est la preuve d’une européanisation réussie puisque les avis convergent !
Vous parlez d’une européanisation réussie des pays de l’Est, mais la posture du président tchèque va complètement à l’encontre du processus d’intégration européenne. Comment réagit la population tchèque vis-à-vis de son président ?
La population tchèque est majoritairement favorable au traité de Lisbonne. En revanche, M. Klaus est très populaire car il plaît pour sa capacité de résister. Il résiste sur le traité de Lisbonne, sur le débat mondial sur le changement climatique, il capitalise en interne son côté « Astérix ». Mais paradoxalement, les gens qui approuvent sa politique ne sont pas contre l’Europe.
En France, une frange de l’électorat accuse la Commission européenne d’encourager le démantèlement des services publics et de reléguer les enjeux sociaux au second plan. Ces reproches sont-ils partagés par les pays de l’Est ?
La critique de l’Europe économique et sociale est très française, voire allemande maintenant, c’est-à-dire des pays qui ont connu l’État providence. L’Est, au contraire, est reparti à zéro en 1989 à partir d’un modèle libéral. En République tchèque, les critiques émises portent sur l’Europe qui ne respecte pas les identités locales, la fabrication de la bière tchèque, du fromage tchèque etc. Les pays de l’Est ont du mal à accepter que la crise économique soit synonyme de fin du néolibéralisme car pour eux, ce dernier va de pair avec la démocratie.