L'élite politique espagnole devant les tribunaux
Les deux grands partis traditionnels du pays sont sur le banc des accusés
MADRID – Le mois d’avril s’annonce difficile et mouvementé pour la classe politique, avec des procès très médiatisés impliquant les dirigeants des partis traditionnels au pouvoir en Espagne, à l’approche d’élections décisives.
Des personnalités de premier plan du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) au pouvoir et du Parti populaire (PP) de centre-droit feront des allers-retours devant les tribunaux au cours des prochaines semaines, dans un contexte de tensions accrues à l’approche des élections décisives en Andalousie, le 17 mai. Là-bas, un jury de huit millions de personnes se prononcera dans les urnes avant les élections législatives, prévues l’année prochaine.
Le célèbre procès de l’« opération Kitchen », lié au PP espagnol, s’ouvrira lundi prochain devant la Cour nationale, à l’issue d’une enquête qui a duré près de huit ans.
Jorge Fernández, ancien ministre de l’Intérieur sous la direction de Mariano Rajoy, l’ancien Premier ministre, et son bras droit, Francisco Martínez, font l’objet d’une enquête pour avoir prétendument orchestré une campagne d’espionnage contre l’ancien trésorier du PP, Luis Bárcenas, entre 2013 et 2015.
Une ombre persistante
En 2013, Bárcenas était en détention provisoire pour son implication dans l’« affaire Gürtel », un vaste système de pots-de-vin en échange de contrats impliquant un réseau d’hommes d’affaires qui soudoyaient de hauts responsables du parti pour obtenir des marchés publics, ce qui a finalement conduit à la chute de Rajoy de ses fonctions publiques.
À l’époque, El País avait révélé qu’il aurait tenu des registres manuscrits du système comptable secret de son parti, en place depuis des décennies.
Cette révélation fracassante aurait alors déclenché une opération coordonnée menée par de hauts responsables du ministère de l’Intérieur, avec l’aide de hauts gradés de la police, afin de saisir des preuves à charge chez Bárcenas et son entourage proche, ce qui correspond précisément à l’objet de l’enquête menée par la Cour nationale.
Selon le calendrier du procès, cette affaire très médiatisée est devenue un véritable florilège des poids lourds de la politique nationale, le PSOE et le parti d’extrême gauche Podemos agissant en tant que parties civiles, aux côtés de Bárcenas.
Par ailleurs, Rajoy, sa ministre de la Défense María Dolores de Cospedal, un autre ancien ministre de l’Intérieur du PP, Juan Ignacio Zoido – qui a succédé à Fernández –, ainsi que des hauts responsables de la police considérés comme jouant un rôle central dans l’opération, doivent témoigner tout au long du mois d’avril.
Par ailleurs, parmi les personnes convoquées pour témoigner en mai figurent l’ancien chef du Centre national de renseignement (CNI), Félix Sanz Roldán, et l’actuel ministre de l’Intérieur socialiste, Fernando Grande-Marlaska.
Le parquet a requis une peine de 15 ans de prison à l’encontre de l’ancien ministre Fernández pour des chefs d’accusation comprenant obstruction à la justice, détournement de fonds, atteinte à la vie privée et corruption passive. La même peine est requise pour son subordonné. Tous deux nient toute infraction.
D’autre part, les hauts dirigeants du PP, dont Rajoy, ont nié avoir eu connaissance au préalable de l’opération présumée au fil des ans.
« Je n’en savais absolument rien », a répété Rajoy à plusieurs reprises devant une commission d’enquête parlementaire en 2021.
Les rôles s’inversent
Le procès lié au PP se poursuivra jusqu’au 30 juin, chevauchant ainsi le grand scandale de corruption qui touche les socialistes au pouvoir de Pedro Sánchez.
Au lendemain de l’ouverture du procès de l’« opération Kitchen », la Cour suprême entamera le procès de l’ancien ministre des Transports José Luis Ábalos, de son assistant personnel Koldo García et de l’homme d’affaires Víctor de Aldama.
Ils sont accusés d’avoir orchestré un réseau criminel impliquant des pots-de-vin, du trafic d’influence et des appels d’offres truqués concernant l’attribution de contrats de fourniture de masques d’une valeur de plusieurs millions d’euros au plus fort de la pandémie de COVID.
L’affaire dite « Koldo » a ébranlé les socialistes au pouvoir, qui ont essuyé une série de lourds revers électoraux lors des dernières élections régionales. Sánchez affirme n’avoir eu aucune connaissance des agissements de son ancien ministre, qui se trouve aujourd’hui en détention et qui est connu pour être un proche allié personnel du Premier ministre.
Par ailleurs, l’épouse et le frère de Sánchez attendent tous deux leur procès en 2026 pour des faits de corruption présumés. Son épouse, Begoña Gómez, pourrait être jugée par un jury en avril, à une date encore indéterminée, pour cinq chefs d’accusation, dont le trafic d’influence et le détournement de fonds publics.
Mais depuis que le scandale Koldo a éclaté l’année dernière, Sánchez a insisté sur le fait que les hauts responsables socialistes impliqués dans cette affaire qui prend de l’ampleur constituent des incidents isolés de corruption, contrairement aux « malversations systémiques » de ses adversaires conservateurs.
Interrogé lors d’une interview accordée à la chaîne nationale RTVE en décembre dernier sur la question de savoir s’il devait démissionner pour avoir nommé Ábalos au ministère des Transports, comme il l’avait demandé à Rajoy de le faire après la nomination de Bárcenas au poste de trésorier du parti, Sánchez a rejeté toute comparaison.
« J’ai assumé ces responsabilités non pas en disant aux gens « Luis, sois fort » – en référence au message personnel divulgué de Rajoy à Bárcenas avant son incarcération – mais en écartant ces personnes », a-t-il déclaré en référence à la décision d’exclure Ábalos et d’autres hauts responsables accusés de corruption du PSOE.
« Rajoy a mis en place une “police patriotique” pour faire obstruction à l’enquête. Je ne l’ai pas fait », a-t-il assuré. « Il existe un jugement stipulant que le PP a été financé illégalement… rien de tout cela n’existe plus aujourd’hui. »
(bw, cs)