Le Royaume-Uni aide en secret le Canada sur les sables bitumineux

Le gouvernement britannique a soutenu en secret et au plus haut niveau la campagne canadienne contre les pénalités européennes sur les sables bitumineux très polluants. Un reportage du Guardian.

EURACTIV.fr
Sable bitumineux, Alberta, Canada, 2008. [Howl Arts Collective/Flickr]
Sable bitumineux, Alberta, Canada, 2008. [Howl Arts Collective/Flickr]

Le gouvernement britannique a soutenu en secret et au plus haut niveau la campagne canadienne contre les pénalités européennes sur les sables bitumineux très polluants. Un reportage du Guardian.

Dans le même temps, le gouvernement britannique subissait les pressions de Shell et de BP, qui ont également des projets de sables bitumineux dans la province d'Alberta, où le Royaume-Uni a ouvert un nouveau consulat afin de « soutenir les intérêts commerciaux britanniques ».

Au moins 15 réunions de haut niveau, ainsi que de fréquents contacts, ont eu lieu depuis septembre. David Cameron s'est penché sur cette question avec son homologue canadien, Stephen Harper, lors d'une visite, et il a déclaré en privé que le Royaume-Uni souhaitait « travailler de concert avec le Canada pour s'accorder sur la marche à suivre », selon un document divulgué en vertu de la loi sur la liberté d'information.

Charles Hendry, le ministre britannique de l'énergie, a déclaré au haut commissaire canadien : « Nous souhaiterions poursuivre le débat avec vous pour savoir comment amener ce débat à Bruxelles. » Un collaborateur de M. Hendry a ensuite demandé aux Canadiens s'ils avaient « des suggestions sur la marche à suivre, au vu des politiques mises en œuvre par Bruxelles ».

L'importante réserve de sables bitumineux du Canada (également connus sous le nom de « sables bitumeux ») représente la seconde réserve de carbone au monde après l'Arabie saoudite, même si l'énergie nécessaire pour extraire le pétrole du sol entraîne des émissions de gaz à effet de serre bien plus importantes que les forages pétroliers conventionnels, en plus de provoquer la destruction des forêts et la pollution de l'air et de l'eau.

Selon le scientifique de la Nasa James Hansen, ce mode d'exploitation des  sables bitumineux canadiens représenterait « un grand échec pour le climat ».

La proposition européenne consiste à prouver que les carburants issus des sables bitumineux généreraient 22 % d'émissions de gaz à effet de serre en plus, par rapport aux carburants traditionnels. Cette nouvelle rendrait les fournisseurs très peu enclins à l'inclure dans leur bouquet énergétique, dans la mesure où ils doivent réduire les émissions de leurs carburants de 10 % d'ici 2020. Cela établirait également un précédent inopportun pour le Canada, en l'associant officiellement avec des sables bitumineux plus polluants.

L'opposition du Royaume-Uni et du Canada au projet européen place les Britanniques dans une position minoritaire au sein de l'UE et risque de s'avérer terriblement embarrassante lorsque les négociations internationales sur le changement climatique débuteront lundi à Durban, en Afrique du Sud. Chris Huhne, le secrétaire à l'énergie et au changement climatique, a déclaré jeudi que le Royaume-Uni faisait preuve de « leadership » lors des négociations avec l'ONU, alors que le premier ministre canadien avait bloqué les lois sur le climat. Ces révélations portent également un coup terrible à la revendication du gouvernement Cameron qui se dit « le gouvernement le plus vert qui ait jamais existé ».

Le vote sur les réglementations concernant la qualité des carburants européens se déroulera vendredi. En amont de ce vote, William Hague, le ministre des affaires étrangères, a apporté son soutien au Canada, en envoyant aux ambassades britanniques sur le territoire canadien des mesures « d'action immédiate », visant à « communiquer le point de vue britannique et à s'enquérir de celui des Canadiens ».

Cependant, le ministère des transports, au sein duquel le ministre libéral démocrate Norman Baker est chargé de la question des sables bitumineux, a publié des versions largement épurées de deux présentations créées par Shell. Le ministère a rejeté les demandes de publication d'au moins six autres documents pertinents, au motif de la confidentialité commerciale et des incidences négatives sur les relations internationales. Le ministère des entreprises, de l'innovation et des compétences (BIS), également en contact avec Shell, a aussi refusé de fournir ces informations.

BP a également fait pressions auprès des ministres. Le vice-président du groupe en Europe, Peter Mather, a, selon ses mots « attiré l'attention » de M. Baker. Il a également écrit dans une lettre : « Le fardeau réglementaire serait considérable, alors que l'industrie croule déjà sous le poids de lourdes réglementations. »

Selon John Sauven, le directeur exécutif de Greenpeace UK : « Le niveau de lobbying qui transparaît dans ces documents est extraordinaire. Je suis particulièrement inquiet du fait que M. Baker ait tenu des réunions à huis clos avec Shell à propos du vote européen clé sur les sables bitumineux. Pire encore : il refuse à présent d'évoquer les sujets de discussion. »

D'après Colin Baines, le directeur de campagne contre les carburants toxiques du groupe d'entreprises Co-operative, qui cible les sables bitumineux dans le cadre de sa campagne de lutte contre le changement climatique : « Il est très décevant de constater que le gouvernement britannique soutient les efforts du Canada. Nous espérons qu'il reviendra sur sa décision et donnera la priorité à la lutte contre le changement climatique et non aux intérêts commerciaux canadiens lors du vote sur la proposition, d'ailleurs très sensée, de la Commission européenne.

Co-operative a obtenu ces documents en vertu des règlements en matière d'information sur l'environnement qui font partie des lois sur la liberté d'information. Ces documents incluent des lettres écrites par des ministres ou qui leur sont destinées, des correspondances diplomatiques, et des comptes-rendus de réunion.

M. Baker a déclaré : « Le gouvernement reste fidèle à ses aspirations écologiques en essayant d'établir le meilleur accord possible en faveur de l'environnement dans le cadre des discussions actuelles sur la directive sur la qualité des carburants. »

« Nous pensons que cela implique de faire face aux formes de pétrole brut très polluantes de manière égale, et non de se concentrer sur les sables bitumineux d'un pays spécifique. Il s'agit d'un problème réel, mais il en est de même pour les autres types de pétrole brut, et les ignorer n'aurait aucun sens dans notre démarche environnementale. »

« Il ne s'agit pas de protéger un pays en particulier, nous voulons nous pencher sur tous les types de pétrole brut, pas seulement celle-ci. Notre examen sera fondé sur des données solides et objectives, en rapport avec les émissions de carbone. »

Comme M. Baker, les Canadiens soutiennent dans les documents divulgués qu'il serait injuste de viser un seul pays, et que d'autres types de pétroles peuvent être tout aussi polluants que les sables bitumineux.

M. Baines a toutefois qualifié ces arguments de « mythes », dans la mesure où la proposition européenne ne mentionne aucun pays, et où les carburants issus des sables bitumineux représentent clairement une source de carbone majeure, selon une étude de l'université de Stanford pour la Commission européenne.

En outre, la proposition de la Commission européenne autorise des modifications des niveaux d'émissions en fonction des types de carburants.

Les ministres et diplomates canadiens affirment leur soutien à « l'objectif général » de réduction des émissions de carbone. Le Canada a néanmoins reconnu qu'il n'atteindrait pas l'objectif fixé par le protocole de Kyoto d'une réduction de 6 % par rapport aux niveaux de 1990. En 2009, son niveau d'émission était en effet supérieur de 34 %.

En septembre, Lord Sassoon, le sous-secrétaire d'Etat rattaché au ministère des Finances, a passé deux jours dans la capitale albertaine, Calgary, à quelques centaines de kilomètres des carrières de sables bitumineux extraits par des machines de 1500 tonnes. L'Agence internationale de l'énergie prévoit que la production soit triplée au cours des 20 prochaines années. M. Sassoon a rencontré des hommes politiques et des dirigeants du secteur pétrolier pour discuter de l'intensification du commerce avec le Royaume-Uni et à déclaré à la presse qu'Alberta représentait « l'une des principales cibles commerciales du pays ». Le ministre de l'énergie d'Alberta, Ron Liepert, a confié à M. Sassoon en privé qu'il était « reconnaissant pour les efforts du Royaume-Uni » sur la question des sables bitumineux en Europe.

L'établissement du nouveau consulat général britannique à Calgary a été annoncé par M. Hague le 18 octobre, jour où le ministre canadien de l'énergie, Joe Oliver, a déclaré : « [Les Britanniques] nous ont énormément aidés, et nous en sommes ravis. De nombreuses entreprises européennes fournissent des investissements importants pour les sables bitumineux. Elles seront aussi concernées. » Les nouveaux documents et certaines sources diplomatiques laissent entendre que l'Espagne, les Pays-Bas et la Pologne, entre autres, soutiennent la position des Britanniques et des Canadiens.

A Londres, un éminent diplomate canadien, Sushma Gera, a déclaré au BIS : « Le Canada n'hésitera pas à défendre ses intérêts », peut-être via l'organe de règlement des différends de l'Organisation mondiale du commerce. Cette éventualité avait également été évoquée par Shell dans sa présentation au ministère.

Bill McKibben, un leader américain de la défense de l'environnement qui a été arrêté en août lors de manifestations contre l'impressionnant pipeline de sables bitumineux Keystone XL, a affirmé : « Le Royaume-Uni semble s'être affirmé comme le complice du Canada, s'appuyant sur Bruxelles pour laisser ce pétrole brut traverser les frontières. Il s'agit là de la plus grande décision du gouvernement Cameron sur une question environnementale. »

John Sauven de Greenpeace, ainsi que le dirigeant des Amis de la Terre, Andy Atkins, et le leader du WWF au Royaume-Uni, David Nussbaum, ont écrit une lettre au vice-premier ministre libéral démocrate, Nick Clegg :

« Nous vous demandons d'intervenir personnellement dans cette affaire, afin d'assurer que les aspirations environnementales de votre parti soient effectivement respectées par le Palais de Whitehall. »