Le projet de pont entre la Sicile et l’Italie continentale requalifié en priorité pour la défense par Rome
Le gouvernement italien relance le projet du pont sur le détroit de Messine en lui donnant une nouvelle dimension : celle d’un corridor stratégique pour l’OTAN. Rome espère que cette requalification militaire permettra d’obtenir le soutien de Bruxelles et de débloquer des aides financières.
La Première ministre italienne Giorgia Meloni relance le projet du pont sur le détroit de Messine en lui donnant une nouvelle dimension : celle d’un corridor stratégique pour l’OTAN. Estimée à 13 milliards d’euros, cette infrastructure pharaonique, censée relier la Sicile au continent italien, peine depuis des décennies à voir le jour. Rome espère que cette requalification militaire permettra d’obtenir le soutien de Bruxelles et de débloquer des aides financières.
Les premiers plans officiels pour un pont reliant l’Italie continentale à la Sicile ont vu le jour dans les années 1970, mais au fil des décennies, le « Ponte sullo Stretto » est devenu le symbole italien par excellence des mégaprojets inachevés. Maintes fois annoncé, souvent instrumentalisé politiquement, il a toujours été abandonné, en raison de préoccupations budgétaires, environnementales ou sismiques.
Aujourd’hui, le gouvernement de Giorgia Meloni met tout en œuvre pour que ce projet se concrétise. Et pour lever les nombreux obstacles, il a décidé d’inscrire le pont dans le plan de mobilité militaire de l’UE, un programme destiné à faciliter les déploiements rapides de troupes à travers l’Union.
En avril, l’Italie a adressé une lettre à la Commission européenne, soulignant que cette infrastructure renforcerait la défense de l’Europe en facilitant les mouvements de troupes entre le Nord du continent et les quatre bases militaires siciliennes.
Si la Commission accepte cet argumentaire, Rome pourrait bénéficier de fonds européens supplémentaires pour le projet, tout en classant les dépenses liées au pont comme des dépenses de défense — une initiative opportune alors que les membres de l’OTAN redéfinissent leur objectif de dépenses de défense, qui pourrait passer de 2 % à 5 % du PIB.
Mais ce repositionnement stratégique suffira-t-il à sortir le projet de l’impasse ? Tout dépendra de la réaction de Bruxelles, qui devra décider si elle y voit une manœuvre politique ou une initiative utile à la sécurité européenne.
La question de l’impact environnemental
En invoquant la sécurité, Giorgia Meloni tente aussi de neutraliser un obstacle majeur : l’impact environnemental du projet. Le pont doit traverser trois zones Natura 2000, protégées par l’Union européenne en raison de leur richesse écologique, notamment pour les oiseaux migrateurs et les écosystèmes marins.
La législation européenne impose des conditions très strictes pour toute atteinte à ces sites. Pour y échapper, Rome a fait savoir à la Commission qu’elle entend classer le projet comme un projet « d’intérêt public majeur », ce qui pourrait ouvrir la voie à une dérogation.
Un porte-parole de la Commission a toutefois rappelé que ce statut ne peut être accordé que si le projet est indispensable, qu’aucune alternative viable n’existe et que des mesures compensatoires pour l’environnement sont prévues.
De son côté, la société publique Stretto di Messina, en charge du projet, assure à Euractiv que les impacts ont été évalués de façon rigoureuse dans une étude environnementale exhaustive. Elle prévoit de soumettre le dossier final d’ici fin mai.
Si Bruxelles donne son feu vert, le comité interministériel italien pourrait lever le dernier obstacle bureaucratique et ouvrir la voie au lancement des travaux.
Des fondations instables
Mais au-delà des questions règlementaires et financières, une autre menace pèse sur le projet : la géologie du détroit de Messine, l’une des zones les plus sismiques d’Europe. En 1908, un tremblement de terre y fit quelque 80 000 morts, l’un des plus meurtriers jamais enregistrés sur le continent.
La société Stretto di Messina affirme que le projet a été conçu pour résister à des séismes majeurs, les points d’ancrage du pont ayant été « soigneusement positionnés afin d’éviter les failles actives ».
Mais les experts indépendants restent prudents. Les géologues rappellent que la complexité de la zone, encore mal comprise, rend toute garantie de sécurité à long terme hasardeuse.
L’Institut national italien de géophysique et de volcanologie (INGV) réclame des études plus approfondies et des normes de sécurité plus strictes, soulignant que plus de 6 000 séismes ont été enregistrés dans la région depuis 1908.
Antonino Risitano, ingénieur en structure et ancien doyen de l’Université de Catane, affirme que les paramètres utilisés jusqu’à présent sont « trop conservateurs pour une structure qui doit répondre aux normes de sécurité les plus élevées ».
Même des dommages mineurs — fût-ce « un simple boulon », prévient-il — pourraient avoir de graves conséquences sur la durée de vie du pont.
L’argument militaire est-il convaincant ?
L’importance stratégique militaire du pont est également « très discutable », en particulier dans le contexte de la dissuasion et de la défense contre la Russie, estime Alessandro Marrone, responsable du programme défense, sécurité et espace à l’Istituto Affari Internazionali.
Pour renforcer le flanc est de l’OTAN, il serait plus logique, selon lui, de faire transiter les troupes et le matériel par les ports italiens de l’Adriatique, puis de les acheminer vers l’Europe de l’Est via l’Albanie, le Monténégro ou la Grèce, avant de rejoindre la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Hongrie via le sud-est de l’Europe.
La Sicile joue selon lui un rôle essentiel en matière de surveillance aérienne et de renseignement électromagnétique, mais pas dans le déploiement terrestre.
« Il n’est pas vraiment raisonnable de déplacer une grande quantité de moyens militaires par voie terrestre depuis la Sicile », tranche l’expert, « c’est pourquoi il est logique que les corps de déploiement rapide soient basés en Lombardie : plus près des cols alpins, tant vers le nord que vers l’est ».
Dépenses de défense : l’Italie atteint l’objectif de 2 % de son PIB avant le sommet de l’OTAN
L’Italie a atteint l’objectif de 2 % de son PIB accordé aux dépenses de défense —…
2 minutes
[Édité par Anne-Sophie Gayet]