Le parquet européen enquête sur un projet de ligne électrique reliant la Grèce à Israël en passant par Chypre

Le projet énergétique financé par l'UE, déjà en proie à des retards, pourrait ne jamais voir le jour en raison de l'ouverture d'une enquête européenne.

EURACTIV.com
President of Cyprus Nikos Christodoulides visits Athens
Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis (à gauche) accueille le président chypriote Nikos Christodoulides (à droite) lors de leur rencontre à Athènes, en Grèce, le 19 septembre 2024. [EPA/ORESTIS PANAGIOTOU]

ATHÈNES – Le gouvernement chypriote a freiné le projet de ligne électrique reliant la Grèce et Israël via l’État insulaire, estimé à plusieurs milliards d’euros. Le président chypriote Nikos Christodoulides a révélé mercredi 3 septembre que la procureure de l’UE avait ouvert une enquête sur le dossier.

Le câble électrique sous-marin, conçu pour relier les réseaux électriques des trois pays par l’une des interconnexions sous-marines les plus profondes et les plus longues au monde, était déjà menacé après que Nicosie a déclaré qu’elle reconsidérait le projet.

Mercredi soir, le président chypriote Nikos Christodoulides a annoncé que la procureure générale de l’UE, Laura Kövesi, avait ouvert une enquête sur l’initiative retardée.

« Cet après-midi, le service juridique [chypriote] a été informé par le bureau du procureur européen (EPPO) que, suite à diverses plaintes soumises au fil du temps et dûment examinées, il a décidé d’ouvrir une affaire pour enquêter sur d’éventuelles infractions pénales liées à ce projet spécifique », a expliqué Nikos Christodoulides aux médias locaux, sans préciser qui était concerné par l’enquête.

Cette nouvelle met encore plus en péril le programme, déjà en difficulté, étant donné qu’il dépend fortement du financement de l’UE. Le coût a été estimé à 1,9 milliard d’euros, dont 657 millions proviennent directement du financement de l’UE.

Sur le montant restant, 63 % devaient être couverts par Chypre et les 37 % restants par la Grèce.

Le ministre chypriote des Finances, Makis Keravnos, a déclaré au journal chypriote Kathimerini que le projet n’était de toute façon plus viable.

« J’ai devant moi deux études réalisées par des organisations indépendantes et réputées, qui concluent que ce projet n’est pas viable dans ses conditions spécifiques », a-t-il expliqué.

Euractiv a voulu savoir si les commentaires du ministre des Finances reflétaient la position officielle de Nicosie — avant l’annonce qu’une enquête formelle de l’OEPP était en cours — et un fonctionnaire du gouvernement chypriote a laissé entendre que la partie grecque n’avait pas rempli sa part du marché.

« Le projet revêt une importance stratégique pour la République de Chypre. Sa viabilité dépend des conditions et des engagements pris par l’opérateur indépendant de transport d’électricité [grec], et nous attendons leur mise en œuvre », a détaillé le fonctionnaire.

Cependant, des sources basées à Nicosie ont indiqué à Euractiv qu’il y avait des divisions au sein du gouvernement chypriote sur la question. Alors que le ministère des Finances voit un risque économique élevé dans le projet, le ministère de l’Énergie est en faveur de sa poursuite.

À Athènes, le gouvernement a déjà exprimé son mécontentement quant au retard.

Tasos Chatzivasileiou, un député du parti au pouvoir, la Nouvelle Démocratie, a exhorté Nicosie à clarifier sa position sans délai et a réaffirmé l’engagement de la Grèce à faire avancer le projet. « Chypre ne peut pas se permettre de jouer avec des projets de cette importance », a-t-il averti.

L’éléphant dans la pièce

La géopolitique joue également un rôle, car la Turquie s’est opposée au projet, affirmant que ses zones maritimes seraient affectées.

Ankara considère que tous les projets énergétiques connexes dans la région sont en conflit avec un protocole d’accord qu’elle a signé avec la Libye en 2019 concernant la délimitation des zones de juridiction maritime dans l’est de la Méditerranée. Le protocole d’accord, qui ne tient pas compte de l’existence de l’île grecque de Crète, a été condamné par l’UE comme étant « illégal », et Bruxelles a juré de ne pas le reconnaître.

Pour Israël, le câble représente bien plus qu’un simple projet d’infrastructure. Il s’agit d’une étape stratégique vers une intégration plus poussée dans le réseau énergétique européen. Toutefois, le conflit en cours au Moyen-Orient relègue cette question au bas de la liste des priorités d’Israël.

Le projet de liaison électrique a reçu le soutien politique de l’UE. Lundi, la porte-parole de la Commission chargée de l’énergie, Anna-Kaisa Itkonen, a souligné son importance stratégique pour l’infrastructure énergétique de la région et a insisté sur la nécessité de progresser.

Toutefois, des sources à Nicosie ont déclaré que Chypre avait le sentiment qu’Athènes hésitait à provoquer la Turquie, afin de ne pas perturber les dialogues en cours visant à résoudre les problèmes bilatéraux.

« Athènes doit fournir des garanties que le projet sera mis en œuvre, ainsi qu’un calendrier », a affirme l’eurodéputé socialiste chypriote Costas Mavrides à Euractiv qui enjoint Athènes de mettre fin à sa politique de « timidité soumise » envers la Turquie.

Besoin d’investisseurs privés

George Tzogopoulos, chercheur principal à la Fondation hellénique pour la politique européenne et étrangère (ELIAMEP), pense que Chypre a des doutes parce que le coût de la production d’énergie en Grèce est inférieur à celui de Chypre.

« Par conséquent, la Grèce enverrait de l’énergie à Chypre et les entreprises chypriotes ne seraient pas en mesure d’exporter, ce qui était théoriquement l’objectif », a-t-il rappelé.

Une autre raison, selon l’analyste, est que Chypre avait espéré exporter du gaz à partir de ses réserves offshore, qui ont été officiellement découvertes, mais restent inexploitées en raison d’un différend permanent avec la Turquie sur les zones maritimes.

George Tzogopoulos a également fait remarquer que le manque d’investissements privés compromet la durabilité du projet, car les investisseurs privés constituent le « meilleur filet de sécurité ». « Une fois qu’une grande entreprise finance un projet, divers obstacles tendent à être surmontés », a-t-il indiqué.

Or, le projet trilatéral repose actuellement uniquement sur des investissements publics. En revanche, un autre câble — l’interconnecteur GREGY, une ligne sous-marine directe à haute capacité plus longue reliant l’Égypte à la Grèce continentale — bénéficie du soutien d’investisseurs privés, ce qui le rend plus viable.

« La Turquie remettra aussi ce projet en question, car il relève du protocole d’accord turco-libyen […], mais le soutien économique privé change la dynamique », a ajouté l’expert.

Enfin, l’analyste a souligné une date clé à venir : le 10 septembre, date à laquelle les entreprises privées devraient exprimer leur intérêt pour un appel d’offres international visant à exploiter les réserves de gaz au sud de la Crète. Les médias locaux suggèrent que Chevron, le géant américain de l’énergie, pourrait également se joindre au projet.