Le Kenya, symbole de l’impact et des défis de la stratégie « Global Gateway » de l’UE
Le port de Mombasa, dans le sud du Kenya, est une porte d'entrée du continent vers le reste du monde. Sa situation stratégique attire de nombreux investisseurs, tels que l'Union européenne et la Chine.
Savez-vous d’où viennent les avocats, les ananas et les mangues que vous voyez au magasin ? Qu’en est-il des roses et des bouquets de fleurs que vous achetez pour vos proches ?
Si vous vivez en Europe, il y a de fortes chances que ces produits viennent d’Afrique de l’Est et qu’ils soient partis du port de Mombasa, dans le sud du Kenya.
La plupart des produits provenant des pays enclavés d’Afrique de l’Est doivent transiter par la ville portuaire kenyane de Mombasa. C’est ici que les camions en provenance d’Ouganda, de Tanzanie, de la République démocratique du Congo et de bien d’autres pays déchargent leur cargaison sur des navires à destination de l’Europe.
Le port de Mombasa permet donc au continent de s’ouvrir au marché international. Sa situation stratégique attire de nombreux investisseurs, tels que l’Union européenne mais aussi la Chine.
L’Europe est le « principal marché de Mombasa pour les produits frais et les fleurs », a expliqué à Euractiv le directeur général du port, le capitaine William K. Ruto. Le port néerlandais de Rotterdam représente 70 % du trafic, a-t-il précisé, et est suivi de ports au Royaume-Uni, en l’Allemagne et en France.
À l’heure actuelle, les exportations sont plus nombreuses que les importations, mais le Kenya cherche à stimuler les deux, car il souhaite conclure un accord commercial avec l’UE et être plus compétitif sur la scène internationale.
Pour ce faire, il lui faut moderniser son port principal afin de pouvoir traiter plus rapidement de grandes quantités de marchandises. L’objectif est d’exporter 50 % des produits frais du Kenya par voie maritime d’ici à 2030.
Pour l’UE, investir dans les routes commerciales est une question de développement économique et un moyen de promouvoir une route commerciale maritime plus respectueuse de l’environnement que le fret aérien, selon les experts de l’Union.
C’est la raison pour laquelle l’UE et ses États membres investissent dans le « corridor nord ». Cette route commerciale stratégique, identifiée comme telle par l’Union africaine, commence et se termine au port de Mombasa et relie la région des Grands Lacs (Burundi, République démocratique du Congo, Rwanda, Sud-Soudan, Ouganda et Kenya) au reste du monde.
Pour rendre le fret maritime plus attractif et les routes commerciales plus vertes, le temps de transit entre les champs des agriculteurs et le supermarché européen doit être le plus court possible et donc passer de quelques semaines à quelques jours. Avec des temps d’attente plus courts, les fleurs pourraient également avoir le temps d’atteindre le Japon, l’Australie et les États-Unis, par exemple.

Containers au port de Mombasa, Kenya.
L’UE contre la Chine
Pour réduire le temps de transit, « la chose la plus importante est la numérisation et l’automatisation des processus dans la mesure du possible afin d’améliorer l’efficacité et de minimiser l’interférence humaine, ce qui élimine la corruption et tout le reste », a indiqué à Euractiv Ahmed Farah, directeur pour le Kenya de Trademark East Africa, une association à but non lucratif d’« aide au commerce ».
« Nous voulons de la technologie et de la formation » pour les agriculteurs et les chauffeurs de camion afin qu’ils puissent utiliser cette technologie, a déclaré M. Ruto, lorsqu’on lui a demandé ce qu’il attendait de ses partenaires pour atteindre cet objectif ambitieux.
D’importants investissements européens ont déjà été effectués dans le port de Mombasa.
Durant une visite du port, les autorités portuaires ont notamment montré à Euractiv la route à double sens qui avait pu être construite grâce à ces investissements, ce qui facilite la circulation et la rapidité avec laquelle les camions de marchandises passent. Auparavant, cette route n’avait qu’une seule voie, ce qui provoquait des embouteillages.
En outre, les cargaisons d’avocats en provenance de Tanzanie peuvent désormais être suivies tout au long de leur parcours grâce à un dispositif électronique et à une technologie financés par l’UE.
La présence de la Chine est également très visible dans le port.
Pékin a par exemple investi dans des scanners qui identifient les cargaisons et dans une ligne de chemin de fer à voie normale de Mombasa à Nairobi. Cette ligne transportera les cargaisons entre le port de Mombasa et Nairobi, et elle sera bientôt étendue à l’Ouganda, au Sud-Soudan et au Rwanda.
Depuis l’aéroport de Nairobi, il faut emprunter la voie rapide pour rejoindre le centre-ville. Cette nouvelle route construite par la Chine et achevée en un an environ, un temps record pour une autoroute de 27 kilomètres de long, aurait réduit le temps de circulation de deux heures à 30 minutes.
L’initiative chinoise des Nouvelles routes de la soie, qui fête son 10e anniversaire, prévoit des projets d’infrastructure reliant la Chine à 150 pays avec des routes, des ponts et des réseaux 5G. Au vu de ces objectifs, il semble difficile d’éviter la comparaison avec les efforts de l’UE dans le cadre de sa stratégie « Global Gateway », lancée il y a deux ans.
Cette stratégie dotée de 300 milliards d’euros vise entre autres à offrir aux pays en développement une « alternative » aux Nouvelles routes de la soie chinoises.
Avec « Global Gateway », les Européens veulent offrir une alternative plus transparente et privilégier les dons dans le cadre de l’aide au développement, contrairement aux prêts accordés par la Chine dans le cadre de son initiative des Nouvelles routes de la soie.
Cependant, à première vue, l’UE peut aussi sembler moins attrayante : les projets européens prennent plus de temps à se concrétiser, il y a beaucoup de formalités et le contrôle des dépenses est strict.
Cela dit, les dirigeants de diverses associations professionnelles ont indiqué à Euractiv qu’ils espéraient que le Kenya et les autres pays impliqués dans le développement du corridor nord privilégieraient les besoins de l’industrie commerciale et la qualité des futures infrastructures financées par les pays tiers ou l’UE, plutôt que de se contenter de leur développement rapide.
Ils ont demandé que ces infrastructures s’inscrivent dans le « schéma directeur » que constitue le réseau de routes et de connectivité numérique que devrait devenir le corridor nord. Ils ont également laissé entendre que certains investissements pourraient être motivés par des considérations politiques.
Interrogé sur la manière dont ils choisissent leurs partenaires, le capitaine William K. Ruto, directeur général du port de Mombasa, a répondu : « Nous sommes ouverts à tout le monde, à tous ceux qui sont prêts à faire des affaires, nous ne nous limitons pas à une seule entité ».
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[Édité par Anne-Sophie Gayet]