Le Grenelle de l’environnement en quête d’un chaînon manquant

Un groupe d’experts qualifie le plan français d’« ambitieux », même s’il reste en-deçà des exigences nécessaires pour parvenir à la division par quatre des gaz à effet de serre à l’horizon 2050.

Un groupe d’experts qualifie le plan français d’« ambitieux », même s’il reste en-deçà des exigences nécessaires pour parvenir à la division par quatre des gaz à effet de serre à l’horizon 2050.

Jean-Louis Borloo, ministre de l’Ecologie, souhaitait « avoir un regard différent » des méthodes administratives de calcul, « un regard extérieur avec une stratégie économique adaptée aux grands secteurs industriels. » C’est ainsi que le ministre justifie le recours à l’antenne française du cabinet américain Boston Consulting Group (BCG), chargé d’apprécier la cohérence des mesures incluses dans le Grenelle de l’environnement et leur impact sur l’emploi et la compétitivité française. Le gouvernement souhaitait également obtenir une comparaison des différentes politiques publiques menées à l’étranger en matière de développement durable.

Les conclusions des experts, présentées mardi 16 juin au ministère de l’Ecologie, sont globalement positives. Directeur associé de BSG France, Marc Benayoun juge le plan français « très ambitieux ». D’ici à 2020, la France devrait réduire de 24% ses émissions de gaz à effet de serre, selon le rapport. « C’est très fort, […], on ne l’a pas vu dans les autres grands pays industrialisés», remarque Marc Benayoun. Selon l’étude, cette réduction est imputable au Grenelle à la hauteur de 14%, le reste résulte des mesures prises antérieurement dans le cadre du Protocole de Kyoto notamment.

Il apparaît toutefois utile de préciser que le projet du gouvernement, né il y a deux ans déjà, n’a pas encore été entériné par le Parlement. Lundi 15 juin, l’Assemblée nationale examinait en deuxième lecture le projet de loi dit «Grenelle I».

La croissance verte, moteur de l’emploi

Selon les auteurs du rapport, la création d’emplois constitue une deuxième conséquence positive du Grenelle. Avec une moyenne annuelle de 600 000 emplois créés par la mise en œuvre des mesures environnementales, le scénario avancé par le cabinet est encore plus optimiste que de celui du gouvernement, qui table sur 500 000 emplois environ. Le choix du cabinet d’inclure les postes intérimaires dans la simulation de l’évolution de l’emploi explique cette différence. Ceux-ci « représentent environ 20% des effectifs », précise Marc Benayoun.

L’activité économique générée par les secteurs concernés (bâtiments, transports, énergies renouvelables etc…), s’élèverait à 450 milliards d’euros d’ici à 2020. Le concours de l’État et des collectivités territoriales pour la réalisation des mesures est quant à lui évalué à 170 milliards d’euros sur la même période. Cet effort financier, qui implique un investissement annuel estimé à 4% des dépenses de l’État français, « n’est pas de nature à déséquilibrer les finances publiques », assure Marc Benayoun.

Avec 14,3 milliards d’euros de dépenses publiques déployées annuellement d’ici à 2020, la France semble bien se situer au regard de ses partenaires allemand et américain. Leurs budgets s’élèvent respectivement à 5,2 milliards (2009-2010) et à 8,5 milliards (2009-2018). Les plans de financement ne s’étalent toutefois pas sur le même intervalle de temps, ce qui ne permet pas une appréciation optimale de la position française à l’international, en matière de dépenses publiques. Seules explications à cette lacune, selon Marc Benayoun : « un manque de données » et le fait « les autres pays ne se soient pas engagés sur une période aussi longue que la France ».

Dans le domaine des transports en revanche, les hypothèses formulées par le BCG sont moins optimistes. Ce secteur absorberait 40% des dépenses publiques effectuées au titre du Grenelle mais ne contribuerait qu’à une réduction de 17% du CO2. Ces résultats sont le reflet de « l’hypothèse conservatrice » adoptée par le BCG. Les auteurs du rapport estiment en effet que la mise en place de nouveaux modes de transports tel que le tramway, ne susciterait qu’une adhésion progressive de la population.

Toutefois, « il s’agit d’un secteur fortement générateur d’emplois », précise Marc Benayoun, ce qui justifie le maintien d’une action volontariste en faveur des transports propres. Jean-Louis Borloo a rappelé l’importance d’un maillage renouvelé des territoires, lequel devrait permettre à toute personne empruntant les transports collectifs « d’être à 3 minutes à pied du point de déplacement et à 3 minutes à pied du point d’arrivée. » La problématique du transport se manifeste de manière prégnante à l’échelle de l’UE. Pour le ministre, elle est «l’épine dans le pied des européens».

Une réussite conditionnée par de nouvelles mesures

Les 15 programmes autour desquels le Grenelle s’articule reposent sur une dimension intégrée, d’où la réticence de M. Benayoun à élire un secteur pour lequel les investissements seraient les plus efficaces. « Il faut avant tout s’assurer que tous les acteurs soient alignés », souligne-t-il, redoutant les effets asymétriques générés si les différents secteurs industriels produisent des efforts inégaux.

C’est pour les énergies renouvelables que le bât blesse en France. De son propre aveu, Jean-Louis Borloo estime que le pays «a loupé le virage des énergies renouvelables». Pour résorber ce retard, Marc Benayoun préconise de favoriser les «acquisitions et les regroupements d’acteurs», de façon à favoriser l’émergence de «champions industriels», ainsi que l’envisage le Grenelle.  

Les ambitions du plan français pourraient également être mises à mal par le déficit de formations professionnelles adéquates. « Il faut que la qualité de la prestation [des artisans] ne soit pas inférieure aux dépenses [des particuliers] », explique Jean-Louis Borloo. En matière de chauffage collectif produit à partir de biomasse, la France accuse un retard certain par rapport à la Suède. L’objectif du Grenelle vise à ce que 20 à 40% du chauffage collectif provienne de cette source en 2020, alors que c’est déjà le cas pour 50% du chauffage collectif suédois.

L’analyse développée par Marc Benayoun montre que les intentions du Grenelle sont prometteuses, mais non moins insuffisantes pour satisfaire l’objectif de division par quatre des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050, en référence au niveau de 1990. Le facteur 4 « nécessite la mise en place de mesures supplémentaires », a précisé l’expert. M. Borloo envisage d’ores et déjà « un deuxième train de mesures à partir de 2011 », afin de garantir une progression ascendante de la création d’emplois.

POSITIONS  :

Cyrielle den Hartigh, chargée des questions climatiques au sein des Amis de la Terre se dit « très déçue » par le manque de prise en considération des propositions formulées par l’association. Le Grenelle ne consacre qu’un « tout petit chapitre à la formation professionnelle », explique-t-elle, alors que « nous souhaitions la création d’un nouveau métier, celui d’améliorateur de bâtiments, qui existe déjà dans les pays nordiques ». Et d’ajouter  : il existe aujourd’hui le label « éco-artisan », mais il peut être obtenu en deux jours de formation seulement, alors qu’une année de formation professionnelle est nécessaire, voire trois années en formation initiale. C’est la raison pour laquelle nous avions soumis l’idée d’une licence professionnelle », explique-t-elle.

Renaud CrassousIngénieur du Génie Rural, des Eaux et Forêts au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (Crired), estime que « toutes les méthodes de chiffrage des emplois créés sont assez limitées car il est très difficile de compter le nombre d’emplois créés et ceux qui vont disparaître, de prendre en compte les gains de productivité, parfois très rapides, qui permettent de faire des économies d’échelle et d’employer beaucoup moins de monde par éolienne, ou par panneau solaire. » Il réfute l’idée du cabinet de consultants d’étaler dans la durée la rénovation des bâtiments. Dans ce secteur, « on ne peut pas attendre car au rythme de 1 à 2% par an de renouvellement du parc, le temps presse et il faut faire un saut qualitatif immédiat », assure-t-il.

France Nature Environnement (FNE) constate que « le gouvernement slalome entre relance grise et relance verte ». La relance grise fait référence au « plan de relance présenté en janvier dernier qui investit dans la route et le nucléaire », en opposition au Grenelle de l’environnement « dont le Boston Consulting Group démontre l’intérêt écologique et économique ».

Responsable de la mission « économie verte » à FNE, Bruno Genty estime que « le gouvernement déclare investir clairement dans les programmes du Grenelle de l’environnement. Ce signal est nécessaire pour que les opérateurs économiques soient encouragés à investir massivement dans les cleantechs [technologies propres, NDLR]».