Le Green Brief : en Russie, le délicat « business as usual » des entreprises françaises

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Cette semaine, Total Energies a essuyé les foudres de Yannick Jadot, candidat EELV à l’élection présidentielle. L’homme politique a reproché à l’entreprise le maintien de ses activités sur le sol russe, en dépit de la guerre et des appels au retrait des sociétés françaises.

Yannick Jadot est allé jusqu’à accuser Total Energies d’être « complice de crimes de guerre » lors d’une conférence de presse, le 23 mars, avant d’estimer que l’entreprise « port [ait] le discrédit complet sur la France ». Une affaire d’Etat, donc.

Pourtant, la veille, Total Energies avait annoncé dans un communiqué sa décision d’arrêter tout achat de pétrole ou de produits pétroliers russes, « au plus tard à la fin de l’année 2022 ».
Une décision insuffisante aux yeux de Yannick Jadot.

Le PDG de Total Energies, Patrick Pouyanné, a justifié le 23 mars sur la radio RTL le maintien des activités gazières du groupe : « Si je décide d’arrêter d’importer du gaz russe, je ne sais pas le remplacer, je n’en ai pas de disponible ». Et d’ajouter : « J’ai des contrats de 25 ans et je ne sais pas sortir de ces contrats ».

Les activités du groupe sont donc maintenues, dans le strict respect de la politique de l’Union européenne — qui n’a toujours pas décidé d’embargo contre la Russie. Et à côté des milliers de victimes de la guerre qui oppose la Russie à l’Ukraine, il y a un grand groupe français qui poursuit ses activités économiques quasiment comme si de rien n’était, et un Etat russe qui continue d’en tirer des bénéfices — et de quoi financer sa guerre.

Du moins est-ce la vision manichéenne de la situation. Mais comme souvent en temps de guerre, la réalité est bien plus complexe. Le président de la région Hauts-de-France, Xavier Bertrand, posait ainsi les choses, le 23 mars sur France Bleu Nord : si demain « tous les groupes français qui sont là-bas cessent leurs activités, qu’est-ce qui se passe ? Ils vont être expropriés et c’est des groupes soit russes, soit internationaux qui vont prendre leur place ». De quoi hésiter à se retirer de Russie, d’autant que vendre du pétrole et du gaz russe en Europe est aujourd’hui toujours légal.

« Politique industrielle et énergétique sont étroitement liées » rappelle également Caroline Mini, cheffe de projet senior au think tank La Fabrique de l’industrie. Interrogée par EURACTIV, elle détaille les conséquences d’un éventuel désengagement de Total Energies en Russie : « si on se passe du gaz russe, pendant l’hiver 2023 il y aura un rationnement du gaz en France et ce sont les industriels qui pourraient être touchés les premiers. Par ailleurs, le gaz est la matière première pour fabriquer de l’ammoniac et donc pour fabriquer des engrais, importants pour les céréales et les éleveurs. Toute une filière peut être impactée ».

Total Energies n’est pas la seule entreprise française à être actuellement pointée du doigt pour ses activités en Russie. Le groupe Engie, fournisseur d’énergie, est également pressé de rendre des comptes. Il a donc rappelé, dans un communiqué du 2 mars que « le groupe n’a pas d’activité industrielle en Russie et ne développe pas de projets d’investissements sur ce territoire », même si « en 2021, la part des approvisionnements du groupe résultant de contrats de long terme avec Gazprom était de l’ordre de 20 % de ses ventes et consommations mondiales de gaz ».

Mais Total Énergies et Engie n’ont pas la même stratégie. Tandis que Total exploite des ressources (du pétrole et du gaz) puis les revend — au profit de ses actionnaires privés —, Engie ne fait que revendre du gaz à ses clients. Les conséquences d’un retrait de Russie ne sont donc pas les mêmes. « Engie est plus encline à se retirer de Russie, en douceur, alors que Total y est moins favorable » observe ainsi Thierry Bros, professeur à Sciences Po Paris.

En dehors de la filière énergétique, largement médiatisée ces dernières semaines, d’autres
secteurs sont également dans le viseur des politiques. « Il faut dire qu’avec plus de 500 filiales françaises implantées dans des domaines variés (dont 35 entreprises du CAC 40), la France est le 1er employeur étranger en Russie (160 000 salariés) » indique le ministère de l’Economie.

Aujourd’hui, des entreprises comme la banque Société Générale, le laboratoire pharmaceutique Sanofi, le groupe automobile Renault, le géant de l’agroalimentaire Danone, ou encore les supermarchés Auchan sont invitées par une partie de la classe politique à se retirer de Russie.

Exaspéré par la situation, le ministre des Affaires étrangères ukrainien, Dmytro Kouleba, s’en est même pris directement au groupe Auchan sur Twitter, dimanche 27 mars, appelant au boycott des supermarchés suite à l’annonce par l’entreprise du maintien de ses activités en Russie.

Le 23 mars déjà, le président ukrainien Volodymyr Zelensky, devant le Parlement français, avait prié les entreprises françaises de « quitter le marché russe. Renault, Auchan, Leroy Merlin et autres, ils doivent cesser d’être les sponsors de la machine de guerre de la Russie ».

Certains, comme Renault, accélèrent le mouvement, tandis que d’autres, comme Total Energies, se cantonnent au strict nécessaire pour arrondir les angles.

Selon Yannick Jadot, « il en revient au président Emmanuel Macron d’imposer le retrait de Total de la Russie ». Mais le président en a jugé autrement. Le 24 mars, lors d’une conférence de presse en marge du sommet de l’Otan, Emmanuel Macron a indiqué que « [sa] position est de laisser les entreprises décider pour elles-mêmes ». « C’est le choix des dirigeants de ces entreprises d’apprécier, en fonction de leurs équilibres, de leurs activités, de faire les choix qui conviennent » a-t-il ajouté.

Reconnaissons que, d’un point de vue « business », le choix peut s’avérer difficile : perte des investissements, licenciements massifs de salariés russes, obligation de respecter des contrats… Les dirigeants d’entreprises peuvent se sentir coincés. Mais de là à dire qu’ils sont les plus à plaindre, il y a un fossé… D’autant que, comme l’a rappelé le président ukrainien lors de son allocution devant le Parlement français : « les valeurs valent mieux que les bénéfices ».

Et les valeurs font aussi la réputation des entreprises. « Total est un peu plus velléitaire que d’autres entreprises comme BP ou Shell à rester en Russie », estime Thierry Bros. « Ce qui peut se produire, c’est que les grands actionnaires se détournent de Total. Ce sont les grands fonds qui peuvent faire la bascule » et influer sur le positionnement de Total Energies.

Les grands acteurs financiers auront peut-être le dernier mot. Seul le temps dira si Total Energies et consorts auront fait le bon choix aujourd’hui en restant en Russie.

– Nelly Moussu


Les principales actualités de la semaine

Plus d’actualités


L’actualité en bref

LEAK : les pays de l’UE restent divisés sur la réforme du SCEQE. Les pays de l’UE sont toujours divisés sur la proposition de la Commission européenne de créer un prix du carbone pour le transport routier et les bâtiments (SCEQE II, Système communautaire d’échange de quotas d’émission), selon un document ayant fait l’objet d’une fuite, consulté par EURACTIV, préparé par la présidence française du Conseil de l’UE avant une réunion des représentants des 27 États membres de l’UE à Bruxelles (COREPER).

La présidence française prévoit de consacrer deux réunions au controversé SCEQE II et au fonds social pour le climat afin de faire avancer les discussions et de trouver des compromis politiques.

Cela fait suite à une réunion des ministres de l’Environnement, le 17 mars, au cours de laquelle les ministres ont partagé des opinions divergentes sur le dossier. Certains pays, comme le Danemark, la Suède, l’Allemagne et les Pays-Bas, fiscalement conservateurs, accueillent favorablement le SCEQE II, mais s’inquiètent de l’utilisation de fonds européens supplémentaires pour créer un fonds social pour le climat destiné à aider les ménages vulnérables affectés par ce système. En revanche, d’autres pays comme la Pologne et la Slovaquie s’inquiètent de l’impact social du SCEQE II.

Le document fait état de ces divergences, précisant qu’il existe des avis partagés sur le sujet, certains pays de l’UE y étant favorables car ils ne voient pas d’alternative à la réduction des émissions dans le transport routier et les bâtiments, et d’autres s’inquiétant de l’acceptabilité sociale. Certains pays de l’UE préfèreraient conserver le choix des mesures qu’ils utilisent pour réduire les émissions dans ce secteur, indique le document.

Afin de préparer la réunion, les représentants nationaux sont invités à formuler deux questions :

  1. Quelles modalités d’introduction et de mise en œuvre d’un nouveau SCEQE pour les bâtiments et le transport routier (calendrier, champ d’application, contrôle de la volatilité des prix, autres) et d’un Fonds social pour le climat vous sembleraient les plus pertinentes pour améliorer l’acceptabilité du système tout en garantissant son efficacité ?
  2. Quelles propositions concrètes feriez-vous pour rendre plus efficace la réalisation des objectifs fixés par ce fonds ?

Lisez notre article sur la réunion des ministres de l’environnement ici (en anglais) et consultez notre couverture Twitter de cette réunion ici. (Kira Taylor | EURACTIV.com)

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Le CBAM, sujet controversé au Parlement. Un coup de théâtre inattendu a eu lieu au sein de la commission du commerce international du Parlement européen (INTA) lorsque les législateurs ont voté, le 28 février, pour adopter leur position sur le CBAM, le mécanisme d’ajustement aux frontières pour les émissions de carbone de l’UE.

Malgré un accord entre les quatre principaux groupes politiques du Parlement — le PPE, le S&D, Renew et les Verts — le rapport a été rejeté par une seule voix.

Karin Karlsbro, une eurodéputée suédoise du groupe centriste Renew, était l’auteur du rapport pour l’INTA (Commission du Commerce international), qui a une compétence exclusive sur les aspects liés au commerce du CBAM (pour tous les autres aspects, c’est la Commission de l’Environnement du Parlement qui est à la manoeuvre). Elle a déclaré à EURACTIV que les amendements à son projet de rapport ont été adoptés sans problème, grâce à l’accord politique trouvé précédemment entre les quatre groupes politiques de la commission.

Mais lorsque les eurodéputés ont voté sur l’ensemble du rapport quelques heures plus tard, celui-ci a été rejeté de manière surprenante. Selon Mme Karslbro, certains législateurs du PPE ont apparemment changé d’avis à la dernière minute ou n’ont pas respecté les consignes de vote. De plus, un eurodéputé S&D n’a pas réussi à faire certifier son vote alors qu’il votait à distance, a-t-elle expliqué.

« Je suis profondément déçue que la commission INTA n’ait pas réussi — avec une seule voix — à soutenir le compromis qui a été négocié entre les groupes », a déclaré Mme Karslbro à EURACTIV. « Il est particulièrement inquiétant de voir que le groupe PPE soit non seulement revenu sur sa propre parole et ait abandonné le compromis qui avait été négocié, mais qu’il n’ait pas non plus reconnu l’importance de faire du CBAM une réalité — pour lutter contre le changement climatique et pousser à une tarification mondiale du carbone », a-t-elle ajouté.

En conséquence, les amendements de l’INTA à la proposition CBAM seront votés directement lors d’une séance plénière le 7 juin. Mme Karlsbro prépare actuellement ces amendements, qui, selon elle, reflètent l’accord politique conclu avec les autres groupes politiques. Les amendements de l’INTA sont principalement liés à la question des rabais à l’exportation pour l’industrie, qui sont soutenus par les sidérurgistes et d’autres industries couvertes par le CBAM. Les remises à l’exportation sont considérées comme un obstacle par les écologistes qui estiment qu’elles équivaudraient à une double compensation et violeraient les règles de l’OMC. (Frédéric Simon | EURACTIV.com)

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Le premier organe consultatif scientifique de l’UE sur le climat est officiellement désigné. Les 15 membres du nouveau Conseil consultatif scientifique européen sur le changement climatique ont été désignés jeudi (24 mars). Le groupe fournira des avis scientifiques indépendants sur les mesures et les objectifs climatiques adoptés par l’UE et sur leur cohérence avec la loi européenne sur le climat, qui fixe un objectif contraignant consistant à atteindre la neutralité climatique d’ici 2050, conformément à l’accord de Paris. Karl Mathiesen, correspondant principal de Politico pour le climat, a qualifié cet événement de « grand moment pour la politique climatique de l’UE » et a présenté trois étapes clés pour garantir que le nouvel organe européen fonctionne comme prévu. Plus de détails et les CV des 15 membres du conseil d’administration ici. (Frédéric Simon | EURACTIV.com)


Événements à venir

30 MARS. Comment développer le secteur du chauffage pour assurer une meilleure qualité de l’air ? Participez à cette conférence virtuelle organisée par EURACTIV pour discuter du lien entre la pollution et les systèmes de chauffage urbain, ainsi que de l’impact de la proposition de refonte de directive relative à l’efficacité énergétique (Energy Efficiency Directive) à cet égard. Parmi les intervenants vous pourrez trouver Piotr Sprzaczak, directeur du département du chauffage urbain au ministère polonais du Climat et de l’Environnement, Claudia Canevari, cheffe d’unité pour l’efficacité énergétique à la Commission européenne et Ciarán Cuffe, rapporteur pour la révision de la « performance énergétique des bâtiments » (PEB) au Parlement européen. Programme et inscription ici. (Avec le soutien de PKEE)

29 AVRIL. Recyclage des bouteilles : contribution au Green Deal. Participez à cette conférence virtuelle organisée par EURACTIV pour discuter de la meilleure manière pour atteindre les objectifs de l’économie circulaire et en matière de climat ainsi que pour savoir si les systèmes de consigne des bouteilles sont un moyen efficace d’atteindre les objectifs de collecte et de recyclage pour les producteurs d’eau minérale naturelle et d’eau de source de l’Union européenne. Parmi les intervenants, vous pourrez notamment retrouver Martin Hojsík, de la commission de l’Environnement du Parlement européen (ENVI). Programme et inscription ici. (Avec le soutien de Natural Mineral Waters Europe)


Dans notre radar

30 MARS. Paquet économie circulaire 1 :

  • Initiative sur la politique des produits durables, y compris une révision de la directive sur l’écoconception.
  • Révision du règlement sur les produits de construction.
  • Proposition de règlement sur la justification des déclarations environnementales à l’aide des méthodes de l’empreinte environnementale des produits et des organisations (allégations environnementales).
  • Stratégie sur les textiles durables.
  • Donner aux consommateurs les moyens de la transition écologique.

5 AVRIL. Paquet « émissions et polluants » :

  • Révision de la directive sur les émissions industrielles et mise à jour du registre européen des rejets et des transferts de polluants [E-PRTR].
  • Révision de la réglementation européenne sur les gaz à effet de serre fluorés.
  • Règlement sur les substances qui détériorent la couche d’ozone.
  • Élaboration de normes d’émission post-Euro 6/VI pour les voitures, les camionnettes, les camions et les bus.

3 MAI. Partenariats internationaux et paquet énergie :

  • Nouvelle stratégie sur l’engagement énergétique international.
  • Communication conjointe sur un partenariat avec le Golfe.

25—27 MAI. Réunion des ministres du Climat et de l’Énergie du G7.

7 JUIN. Communication conjointe sur la gouvernance internationale des océans.

27 JUIN. Conseil « Energie ».

28 JUIN. Conseil « Environnement ».

5 JUILLET (à confirmer). Nouvelles exigences de conception et droits des consommateurs pour l’électronique.

20 JUILLET. Paquet économie circulaire 2 :

  • Cadre politique pour les plastiques biosourcés, biodégradables et compostables.
  • Révision de la directive sur les emballages et les déchets d’emballages pour renforcer les exigences essentielles en matière d’emballages et établir des mesures et des objectifs de prévention des déchets d’emballages au niveau de l’UE.
  • Révision de la directive sur le traitement des eaux urbaines résiduaires.

(Date à confirmer). Paquet protection de la nature : Révision des règles relatives à l’utilisation durable des pesticides et des objectifs de restauration environnementale.