[Édité par Davide Basso]
Laurent Berger : sans confrontation d'idées, c'est « le chaos et l’extrême droite en bout de piste »
En pleine crise énergétique et dans un contexte de tensions sociales liées à la réforme des retraites, le syndicaliste français Laurent Berger évoque le rôle du syndicalisme européen et les écueils de la réforme des retraites, lors d’un entretien accordé à EURACTIV France.
En pleine crise énergétique et dans un contexte de tensions sociales liées à la réforme des retraites, le syndicaliste français Laurent Berger évoque le rôle du syndicalisme européen et les écueils de la réforme des retraites, lors d’un entretien accordé à EURACTIV France.
Laurent Berger est président de la Confédération européenne des syndicats (CES) et secrétaire général de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), premier syndicat français en nombre d’adhérents.
Vous avez déclaré que Giorgia Meloni représentait tout ce que le syndicat européen combat. Qu’entendez-vous par là ?
Je crains un repli sur soi en Europe. Prenez la Hongrie, la Pologne, l’Italie ou même la Suède. L’extrême droite arrive chaque fois en très bonne position aux élections, même si c’est souvent par le biais d’une coalition.
Le syndicalisme européen et international s’est construit sur la solidarité et le progressisme. Or l’extrême droite est l’antithèse de ces valeurs.
Les syndicats européens ont-ils un rôle à jouer face à la montée de l’extrême droite ?
La CFDT est fondamentalement européenne. Les partis d’extrême droite, a contrario, ne veulent pas d’Europe et prônent le repli sur soi. En tant que secrétaire général de la CFDT ou président de la CES, j’insiste avant tout pour que tous les syndicats européens restent fidèles à leurs valeurs européennes.
Le syndicalisme permet aussi de montrer qu’il y a une autre voie que l’extrême droite, car nous portons des solutions concrètes face aux grandes mutations du monde du travail, ou de notre système productif face au changement climatique. Nous pouvons accompagner les travailleurs dans leur quotidien.
J’insiste : jamais nous n’avons eu de liberté, d’égalité et de fraternité dans des régimes extrémistes.
L’extrême droite a largement fait campagne sur des problèmes de pouvoir d’achat et de marché du travail. Comment soustraire cette question aux partis populistes ?
Nos combats doivent s’articuler autour des vraies préoccupations des travailleurs, à savoir le chômage, le sens au travail, la protection sociale, ou encore la discontinuité des parcours professionnels.
En revanche, il n’est pas dans l’intérêt des travailleurs européens de fermer les frontières — ce que l’extrême droite appelle pourtant de ses vœux. Au vu de l’économie mondialisée dans laquelle nous sommes, l’Europe est considérée comme une zone de protection des droits sociaux.
Quel est alors votre bilan du travail de la CES (Confédération européenne des syndicats) depuis que vous en êtes devenu le président en mai 2019 ?
Nous nous sommes battus pour un salaire minimum européen qui vise à protéger les travailleurs et nous avons eu gain de cause. Aujourd’hui nous travaillons sur la directive des travailleurs des plateformes, pour adapter la législation à cette nouvelle réalité et faciliter la requalification des travailleurs des plateformes quand elle est nécessaire.
Sans oublier les mécanismes de solidarité et de soutien aux travailleurs que nous avons contribué à mettre en place tout au long de la pandémie de la Covid-19.
Mais en dépit du travail accompli, le syndicalisme européen a encore du mal à s’incarner auprès des travailleurs. Je crois indispensable que la CES se rapproche d’eux.
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Comment jugez-vous la qualité du dialogue social avec les instances européennes ?
La relation avec la Commission européenne ou le Conseil européen est plutôt bonne. Le problème principal, c’est la faiblesse du dialogue social avec les organisations patronales. BusinessEurope ressemble davantage à une organisation de lobbying que syndicale. Or, il faut reconstruire ce dialogue social pour bâtir des compromis au niveau européen.
Qualifiez-vous aussi l’Europe de « trop libérale » comme certains partis, aussi bien de droite que de gauche ?
Je ne dirais pas que l’Europe est ultralibérale : elle est plutôt sociale-libérale. Personne n’est vertueux ni mauvais par nature, mais notre rôle est d’être vigilants, comme nous l’avons fait avec l’instrument d’urgence pour les chaînes d’approvisionnement, qui pourrait mettre en péril le droit de grève. Nous avons alerté à ce sujet et nous nous battrons si ce droit venait à être remis en cause.
Près des trois quarts des Etats membres ont un âge de départ à la retraite qui atteint les 65 ans ou plus. La France est-elle en train d’ignorer une réalité économique qui s’impose en Europe ?
Il y a un déficit du système de retraites, mais le COR [Conseil d’orientation des retraites, Ndlr] affirme qu’il ne faut pas s’alarmer pour autant. Prendre l’âge de départ à la retraite comme seule solution est un contresens.
Il faut d’abord permettre aux travailleurs d’aller au bout de leurs carrières et tenir compte de l’intensification du travail : par exemple, avec une « retraite progressive » le temps de travail pourrait diminuer dans les dernières années de carrière, en fonction des souhaits de la personne.
N’est-ce pas ce que prépare le gouvernement ?
Non, la volonté du gouvernement et du président est avant tout l’augmentation de l’âge de départ à la retraite. Ce n’est en rien une réforme systémique.
Nous demandons une concertation de plusieurs mois pour traiter aussi bien les problèmes de déficits que la façon dont il faut aménager les carrières, prendre en compte la pénibilité ou les incitations à travailler plus longtemps pour ceux qui le peuvent.
En somme, il faut s’interroger sur l’inégalité du système que nous avons aujourd’hui et qui fixe le même âge de départ à la retraite pour tous.
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Cette concertation peut-elle avoir lieu au sein du Conseil National de la Refondation (CNR) ? Vous êtes le seul syndicat présent…
Au vu des incertitudes, des inquiétudes et des défis qui nous attendent, un syndicat comme le nôtre se doit d’y participer. Sans la confrontation des idées et le compromis, ce serait le chaos, avec l’extrême droite en bout de piste.
Mais je veux être clair : nous n’accepterons pas que des réformes importantes, comme celle des retraites, se fassent par un simple amendement au PLFSS [Projet de loi de financement de la sécurité sociale, Ndlr], ce que le gouvernement semble envisager. Il faut de la concertation et des solutions concrètes.
Si la réforme passe par un amendement, appellerez-vous à manifester « contre la vie chère et l’inaction climatique » le 16 octobre, organisée par la NUPES ?
Non, car nous ne voulons pas servir de force d’appoint à des partis politiques. Nous avons difficilement acquis notre indépendance syndicale et nous la sauvegarderons.
Il a souvent été reproché à Emmanuel Macron de ne pas être à l’écoute des syndicats. La création du CNR prouve-t-elle que les choses ont maintenant changé ?
Au début de son premier quinquennat, Emmanuel Macron a cru pouvoir se passer des corps intermédiaires, avec une conception très verticale du pouvoir.
Cela a duré jusqu’à la crise du Covid, qui a créé une forme de sidération. Nous étions en contact trois fois par semaine avec le gouvernement et les organisations patronales. C’était une sorte de parenthèse dorée pour le syndicalisme et le dialogue social qui a abouti à des solutions très concertées.
Après sa réélection, il a annoncé vouloir s’ancrer dans les logiques de dialogue. Le CNR semble être l’aboutissement de cette nouvelle approche. Mais on le voit déjà : le président retourne à sa religion initiale qui est de croire qu’avec quelques personnes dans un bureau, tout peut s’arranger.
D’un autre côté, seuls 11 % des salariés adhèrent à un syndicat. N’y a-t-il pas un problème dans la représentation syndicale en France ?
Historiquement, l’engagement syndical français était plutôt militant, à la différence d’autres pays d’Europe où il est perçu comme un acquis. Par exemple, en Belgique il est lié à l’assurance chômage et dans les pays nordiques, il est une condition pour être couvert par les conventions collectives.
Qui plus est, le syndicalisme français est divisé. L’Italie, l’Espagne, la Belgique ou la Suède ne comptent pas plus de trois organisations syndicales. En France, nous en avons huit ! Un regroupement du syndicalisme français est dès lors évidemment nécessaire.
Faut-il alors tendre vers le système prévalant outre-Rhin, avec sa confédération unique regroupant les syndicats allemands ?
Une seule confédération est un objectif inatteignable et non souhaitable. En revanche, nous pouvons nous inspirer de nos voisins latins ou de la Belgique, qui n’ont que trois organisations syndicales.
Des efforts dans le domaine de la négociation collective et de l’engagement des acteurs doivent aussi être réalisés : si la CFDT est devenue première organisation syndicale, c’est bien parce qu’elle a pris ses responsabilités dans les entreprises. Les salariés n’attendent pas que nous commentions leur situation, ils attendent que nous la changions.