L'agriculture, parent pauvre de la sécurité alimentaire mondiale

Financer, cibler, innover... L'agriculture dispose de leviers pour garantir une production durable et assurer la sécurité alimentaire mondiale. Le point avec les représentants de la Fondation pour l'agriculture et la ruralité dans le monde (FARM).

Euractiv France
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Selon le Fonds international de développement agricole (FIDA), le soutien à l'agriculture n'a pas augmenté depuis une vingtaine d'années [Riccardo Mayer / Shutterstock]

Financer, décloisonner, innover… L’agriculture dispose de leviers pour garantir une production durable et assurer la sécurité alimentaire mondiale. Le point avec les représentants de la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (FARM).

Sécurité alimentaire, souveraineté, et même famine : ces termes que l’on croyait appartenir au passé ont ressurgi à la faveur des crises que nous traversons depuis deux ans – Covid, sécheresse, guerre en Ukraine, etc.

Les chiffres sont alarmants. En 2021, 830 millions de personnes ont été affectées par la famine – un Africain sur cinq -, 150 millions de plus qu’en 2019. Depuis le déclenchement de la guerre aux abords de la mer noire, le phénomène n’a fait que s’accentuer en 2022.

Financements équitables

En 2003, l’ONU s’était donné pour objectif d’éradiquer la faim d’ici à 2030. La participation de nombreux pays au Programme Alimentaire Mondial sous l’égide de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), ou récemment la création européenne de « corridors de solidarité » pour faciliter l’acheminement de céréales ukrainiennes, soulagent temporairement les pays en souffrance.

Pour autant, l’agriculture reste encore le parent pauvre des aides internationales. Selon le Fonds international de développement agricole (FIDA), le soutien à l’agriculture n’a pas augmenté depuis une vingtaine d’années, stagnant autour de 4 % du total de l’aide publique au développement.

« Nous constatons que les soutiens des pays à l’agriculture sont plus significatifs dans les pays du Nord que dans les pays du Sud », explique Pascal Lheureux à EURACTIV, président de la Fondation FARM, structure qui se donne pour mission de promouvoir une agriculture performante et durable dans le monde.

Paradoxe : c’est dans les pays qui en ont le plus besoin que les aides sont les plus faibles. Selon l’observatoire de la fondation FARM, les dépenses publiques consacrées à l’agriculture et à l’alimentation sont en effet deux fois plus faibles dans les pays pauvres (10 % de la valeur de la production agricole) que dans les pays riches (plus de 20 %).

Pourtant, d’après les études de la Banque mondiale, aider le secteur agricole est deux à quatre fois plus efficace pour réduire la pauvreté qu’aider d’autres secteurs. « II y a un rééquilibrage à faire. Il faut diriger plus de moyens vers certaines agricultures », renchérit Catherine Migault, directrice de FARM.

Conjuguer les cultures

Encore faut-il savoir qui aider. Les petits agriculteurs des pays du Sud produisent un tiers de l’alimentation sur notre planète. Ces productions vivrières, familiales subissent de plein fouet les conséquences du réchauffement climatiques. Selon les différentes études du FIDA, les cultures de base comme le maïs, le manioc pourraient diminuer de 50 à 90 % d’ici à 2050 dans certaines régions d’Afrique.

Or, ces derniers reçoivent moins de 2 % du financement de l’action climatique à l’échelle mondiale.

Pour Catherine Migault, soutenir l’agriculture vivrière et partager les valeurs est impératif, ne serait-ce que pour donner les moyens de vivre à ces agriculteurs. Mais sans perdre de vue les grandes filières structurées (café, cacao…) dont dépendent aussi les petits producteurs. « Les différentes agricultures doivent se conjuguer », insiste-t-elle.

De plus, selon les deux spécialistes, les agriculteurs des pays du Sud disposent souvent de plusieurs productions : une grosse culture de café et de coton par exemple, le reste étant dévolu à production alimentaire locale. Pour Pascal Lheureux, « relier l’élevage à l’agriculture, éviter la monoculture, trouver des synergies entre différentes cultures, les différents marchés : c’est cette révolution qui est en œuvre ».

Et de prévenir : « Sans perdre de vue la productivité. Il ne faut pas organiser la décroissance, mais globalement produire plus et mieux ».

Faciliter le dialogue entre les acteurs

L’un des leviers majeurs pour renforcer la production durable consiste à décloisonner la recherche et les entreprises. « Il faut que la recherche puisse déployer le plus rapidement possible ses solutions, et à l’inverse que les entreprises s’intéressent aux résultats de la recherche pour innover. Car la réponse à ces enjeux passe par l’innovation », déclare Catherine Migault.

Dans le cadre du projet PretAG (Pesticide Reduction for Tropical Agriculture),les entreprises productrices et scientifiques travaillent ensemble pour trouver les moyens de réduire les pesticides dans l’agriculture tropicale, lesquels ont augmenté constamment depuis les années 2000, en posant de plus en plus de problèmes sanitaires et environnementaux.

Cette transition demande des soutiens économiques, mais aussi du dialogue et une vision globale des enjeux. « Les exigences des consommateurs européens en termes de traçabilité des produits par exemple, ne doivent pas remettre en cause la durabilité des modèles économiques, nous devons donc accompagner les acteurs tout au long de la chaîne de production. Ils doivent tous se sentir concernés, impliqués », poursuit la directrice.

En faisant travailler les entreprises, les chercheurs et les pouvoirs publics, le projet pourrait déboucher sur la création d’une « alliance internationale » combinant les trajectoires techniques et financières d’un processus d’innovation pour la réduction effective des pesticides.

FARM s’est également investi dans l’initiative « 4 pour 1000 » lancé par la France en 2015 pour la COP21. Celui-ci tente de mettre en œuvre des actions concrètes pour protéger les sols agricoles de la planète. En augmentant de 0,4 pour mille le volume des sols, véritables puis de carbones – l’on pourrait réduire considérablement le CO2 atmosphérique.

L’agriculture, responsable d’un tiers des émissions de GES anthropiques, est aussi source de solution climatique.

Temporalité

Orienter l’agriculture vers la sécurité et la souveraineté dans le monde. Vaste programme. « On a des solutions. Je suis convaincu que l’agriculture est plus une source de solutions que de problèmes », rassure le président de la fondation FARM.

Pour lui, l’Europe doit toutefois être un exemple de « temporalité » : « Le problème reste cet excès de volonté dans l’agroécologie et de développement durable accéléré. Cela a créé une finance verte qui est en train d’échapper à certains pays. La surenchère va éloigner des fonds tous ces projets qui sont encore en début de transition ».

L’UE et sa stratégie de la ferme à la table ambitionne de diminuer de 50 % les pesticides, d’au moins 20 % les engrais de synthèse à l’horizon 2030. « Il faut accepter de maintenir la pression, sans pour autant renverser la table », conclut Pascal Lheureux.