L’afflux d’œufs et de volailles ukraniens inquiètent les producteurs européens
Les représentants des filières œuf et volailles dénoncent une concurrence déloyale engendrée par l’afflux massif de produits ukrainiens à bas coût vers l’UE, au bénéfice de seulement trois oligarques.
Les représentants des filières œuf et volailles dénoncent une concurrence déloyale engendrée par l’afflux massif de produits ukrainiens à bas coût vers l’UE, au bénéfice de seulement trois oligarques.
Depuis le mois de juin 2022, le nouvel accord d’association avec l’Ukraine exonère de droits de douane les importations de volailles et d’œufs dans le but d’aider économiquement le pays en guerre. Il s’est ensuivi un déferlement sur le marché européen.
« Sur les 24 premières semaines de 2023, les importations communautaires en provenance d’Ukraine ont augmenté de 108 %, dont 201 % sur la viande fraîche ! » constate l’Anvol, l’interprofession de la volaille en France dans un communiqué.
En moyenne, ce sont entre 15 et 25 000 tonnes de viande de volailles qui arrivent chaque mois d’Ukraine sur le territoire européen. Même chose pour les œufs : entre juillet 2022 et avril 2023, l’importation d’œufs ukrainiens est passée de quelques centaines de tonnes par mois à 5 000 tonnes.
Or cet accord, valable un an, vient d’être renouvelé le 6 juin dernier, au grand dam des représentants des filières.
« Cet accord est mortifère pour la souveraineté alimentaire française, incompréhensible pour les éleveurs et destructeurs pour l’industrie », déplore l’Anvol. La filière rappelle que le coup est d’autant plus violent qu’il arrive après deux années de grippe aviaire, et la signature de traités de libre-échange (Mercosur, Chili) qui encourageront les importations européennes de volaille.
« Il y a eu un effet d’aubaine l’année dernière, car nous manquions d’œuf, du fait de la grippe aviaire. Les importations nous ont été utiles. Maintenant que cela va mieux, nous redoutons des retombées négatives pour le marché », confesse à EURACTIV Loïc Coulombel, vice-président du CNPO (Comité national pour la promotion de l’œuf).
En France, un poulet consommé sur deux est aujourd’hui importé, c’est un peu moins pour les œufs (entre 15 et 20 %). L’Union européenne importe, elle, plus d’un quart des filets de poulet qu’elle consomme.
Concurrence déloyale et oligarques
Pour les acteurs de la filière, cette ouverture instaure une concurrence déloyale entre les producteurs. De fait du faible coût de la matière première végétale pour nourrir les animaux, de la main-d’œuvre bon marché et des règlementations plus souples, l’Ukraine produit des poulets deux à quatre fois moins cher qu’en Europe.
Alors qu’un élevage français compte quelques dizaines de milliers d’animaux à plumes tout au plus — plusieurs centaines de milliers en Pologne —, il peut dépasser le million en Ukraine, tout comme au Brésil ou en Thaïlande, également fournisseur de l’Union.
« La densité de poules pondeuses dans les élevages en Ukraine est plus de deux fois plus importante qu’en Europe, certaines vivent dans des cages que nous trouvions en France avant 1995. Il y a donc une grosse distorsion de concurrence », ajoute Loïc Coulombel, qui précise que seules les normes sanitaires sont imposées par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à l’Ukraine (contrôle de la salmonelle notamment).
De plus, les représentants pointent le monopole d’une poignée de holding dans ces secteurs en Ukraine. Les 5 000 tonnes d’œufs ukrainiens acheminés tous les mois par camions appartiennent à deux entreprises, Ovostar et Avangard, qui se partagent presque dix millions de poules pondeuses sur quatre sites du pays. Pour M. Coulombel, « ces exportations ne profitent pas au peuple ukrainien, seulement à deux oligarques ».
Côté viande, le marché est concentré dans les mains du seul milliardaire Yuriy Kosiuk et sa société MHP.
« La reconduction de cet accord revient à offrir à un seul et même groupe volailler industriel, coté en bourse à Londres et dont le siège est basé à Chypre, l’opportunité de continuer à inonder le marché européen et à développer son activité dans un pays en guerre, au détriment de la production locale française et européenne », souligne l’Anvol.
Clause de réciprocité
La question du poulet ukrainien pourrait se jouer dans le « club des cinq » : Pologne, Bulgarie, Hongrie, Roumanie et Slovaquie — pays limitrophes de l’Ukraine.
En effet, depuis que la Russie a bloqué les exportations de céréales sur la mer Noire, ces États membres craignent un afflux de produits ukrainiens via les couloirs de solidarité mis en place par l’UE. Ils souhaitent par conséquent maintenir l’interdiction des importations de céréales décidée unilatéralement en avril dernier, et l’étendre à d’autres produits, dont la volaille.
Mardi 25 juillet, lors du Conseil des ministres à Bruxelles, le Commissaire européen à l’Agriculture a dit que la question « doit être examinée », pour les secteurs des fruits à baies et de la volaille, dont les importations ont été multipliées par deux, selon lui.
Le sujet concerne l’ensemble du marché commun. Car lorsque la Pologne importe du poulet ukrainien, cela entraîne une augmentation des exportations de sa propre production vers les pays européens. Le ministre français de l’Agriculture Marc Fesneau avait d’ailleurs confié aux journalistes, en marge du Conseil, sa crainte de voir ces corridors terrestres créer des tensions sur les secteurs français de la volaille et des œufs.
Si le ministre s’est prononcé pour une stratégie européenne de solidarité vis-à-vis de l’Ukraine tout en « en restant vigilant sur les conséquences de la libéralisation temporaire des échanges », les interprofessions demandent de limiter les importations en activant la clause de sauvegarde prévue dans l’accord commercial entre l’Union européenne et l’Ukraine.
L’Anvol et CNPO s’accordent sur la nécessité de soutenir l’Ukraine dans une action commune de l’Union européenne, mais en répartissant mieux les efforts et en mettant fin à l’afflux de ces produits à bas coûts.
« Nous demandons une clause de réciprocité, c’est-à-dire que les Ukrainiens appliquent les mêmes règlementations que nous Europe. Ce serait la moindre des choses », précise Loïc Coulombel.