La Turquie expulse un journaliste pour cause de tweets critiques

La police a expulsé Mahir Zeynalov, journaliste au quotidien Zaman, le 7 février. Le journal est proche d'un prédicateur en conflit avec Recep Tayyip Erdogan à propos d'un scandale de corruption.

EURACTIV.fr / Reuters
turkey.jpg
turkey.jpg

La police a expulsé Mahir Zeynalov, journaliste au quotidien Zaman, le 7 février. Le journal est proche d'un prédicateur en conflit avec Recep Tayyip Erdogan à propos d'un scandale de corruption.

Le 7 février, la police a escorté Mahir Zeynalov, journaliste de 27 ans du quotidien azéri Zaman, à l'aéroport d'Istanbul. Le journal est proche du prédicateur Fethullah Gülen. Ce dernier vit actuellement aux États-Unis et est impliqué dans un conflit avec Recep Tayyip Erdogan à propos d'un scandale de corruption qui ébranle le gouvernement turc.

Le chef du gouvernement turc soupçonne Fethullat Gülen d’étendre toujours plus son influence parmi les institutions policières et judiciaires. Croyant que le prédicateur complote contre son gouvernement, Recep Erdogan a mené des purges massives de milliers d’agents de police et de plus de 200 procureurs. Fethullah Gülen dément les accusations.

Situation compromettante

Ce conflit place le premier ministre turc dans une situation compromettante en amont des élections locales et présidentielles de cette année. Ilhan Isbilen, député connu pour ses relations avec l’imam, est la cinquième personne politique à quitter le Parti pour la justice et le développement (AK) en raison du conflit avec Fethullah Gülen .

« Un organisme lié au premier ministre a été prévenu que j’aurais fait affront à des hauts représentants et en a informé le ministère de l'Intérieur, qui a décidé de m'expulser », a expliqué par téléphone Mahir Zeylanov depuis la capitale azerbaïdjanaise, Bakou. Il a ajouté que sa demande de renouvellement de permis de travail en Turquie a été refusée le mois dernier.

Il a indiqué qu'il s'était rendu lui-même à l'aéroport d'Istanbul et a été contraint de payer une amende de 103 lires turques (plus de 34 euros) avant d'être placé dans un avion pour quitter le pays.

Selon un collaborateur de Recep Erdogan, le cabinet du premier ministre n'a donné aucune instruction concernant Mahir Zeynalov. Le ministère des Affaires étrangères a déclaré ne pas être au courant. Parallèlement, le ministère de l'Intérieur restait injoignable.

« Il s'agit d'une décision tout à fait despotique et arbitraire », a indiqué Bülent Kenes, rédacteur en chef de Zaman. « Nous ne considérons pas cette action comme une attaque envers notre journal, mais comme une tentative d'intimidation vis-à-vis de tous les journalistes étrangers travaillant en Turquie », a-t-il ajouté.

Selon Bülent Kenes, Mahir Zeynalov, ancien fervent partisan du gouvernement, qui avait même défendu l'emprisonnement de certains journalistes, poursuivra son travail depuis Bakou.

Poursuivi pour des tweets

Les avocats de Recep Erdogan ont introduit une plainte à l'encontre de Mahir Zeynalov en décembre à propos de deux tweets dans lesquels il disait que le premier ministre avait interféré dans un procès judiciaire en tentant d'empêcher l'arrestation de membres d'al-Qaïda, écrit Zaman.

Selon Zaman, les tweets du journaliste azerbaïdjanais constituent une « attaque directe contre l'honneur, la réputation et les droits personnels de Recepp Erdogan », ont déclaré les avocats du premier ministre dans une pétition soumise au procureur général d'Ankara.

Aux yeux des partisans du premier ministre turc, la confrérie de Gülen tente de faire croire que le gouvernement turc facilite l’émergence d'al-Qaïda dans la guerre civile en Syrie. Ce mouvement religieux pense en effet que les autorités turques ne font pas assez pour empêcher le passage d'armes et de soldats par la frontière turco-syrienne.

Sur le compte Twitter AK Kulis, une chaîne non officielle de soutien au parti AK qui compte 77 000 « followers », Mahir Zeynalov est accusé d'avoir délibérément refusé de prolonger son accréditation pour être contraint à l'expulsion, et ce, seulement dans le but d’endosser le rôle de victime.

La liberté de la presse en Turquie fait depuis longtemps l'objet de surveillance et constitue l'un des obstacles à l'adhésion du pays à l'Union européenne.

D'après l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), l'expulsion de Mahir Zeynalov en raison de « tweets considérés comme inappropriés par les autorités » constitue un retour en arrière pour la Turquie.

L'opposition et l'Union européenne font pression sur le gouvernement Erdogan après l'adoption mercredi (5 février) d'une série d'amendements renforçant le contrôle de l'État sur Internet. Cette décision permettrait le blocage de pages Internet en quelques heures et l'enregistrement des données de citoyens sur les serveurs nationaux pendant deux ans.

Médias sociaux contre corruption

Les sites de médias sociaux et de partage de vidéos ont été inondés de données qui prouveraient que des ministres, dont Recep Erdogan et certains de ses amis du milieu des affaires, avaient commis des actes répréhensibles dans le cadre du scandale de corruption. Reuters n'a pas pu vérifier l'authenticité de ces informations.

La Turquie dispose déjà de règles strictes sur Internet qui permettent le blocage de milliers de sites en ligne, que ce soit des portails d'information proches de militants kurdes ou des sites de rencontres pour homosexuels.

Dans un rapport publié en décembre, la directrice des services juridiques de Google, Susan Infantino, a expliqué que les autorités turques avaient introduit dix fois plus de demandes de suppression de contenu au cours du premier semestre de 2013 que l’année précédente.

Au cours de ces six mois, le gouvernement a demandé de supprimer de plus de 12 000 dossiers.

Google et Facebook ont refusé de commenter les nouvelles réformes turques. Twitter n'a, pour sa part, pas encore répondu aux sollicitations de commentaires.

Selon le gouvernement, les lois envoyées au Parlement avant le scandale de corruption, qui a pris de l'ampleur ces dernières semaines, ont pour objectif de protéger les droits des citoyens et non de museler les critiques.