La stratégie chinoise de « réduction des risques » aggrave le déclin industriel de l’UE, selon les experts
Selon des experts et des chefs d’entreprise, les efforts déployés par la Chine pour « réduire les risques » pour son économie vis-à-vis de l’Occident grâce à des investissements massifs dans l’industrie manufacturière et les technologies stratégiques exacerbent le déclin industriel de l’Europe.
Selon des experts et des chefs d’entreprise, les efforts déployés par la Chine pour « réduire les risques » pour son économie vis-à-vis de l’Occident grâce à des investissements massifs dans l’industrie manufacturière et les technologies stratégiques exacerbent le déclin industriel de l’Europe.
La volonté de Pékin de parvenir à une plus grande indépendance stratégique vis-à-vis de l’Occident — qui précède de loin les plans de l’UE visant à « réduire les risques » posés par la Chine — intervient également dans un contexte de faible demande chinoise pour des produits industriels tels que les panneaux solaires et les véhicules électriques.
Ces facteurs font baisser les prix mondiaux et, combinés au fait que la Chine est une grande productrice de ces produits, ils ont mené à des accusations de « dumping » de la part de responsables européens et de chefs d’entreprise.
« C’est un double coup dur : la réduction des risques opérée par la Chine et son manque de consommation contribuent à notre désindustrialisation », analyse Alicia García-Herrero, chercheuse au sein du groupe de réflexion Bruegel, pour Euractiv.
Pour elle, la tentative de Pékin d’imposer un contrôle national sur les chaînes d’approvisionnement stratégiques a contribué à la chute des exportations de l’UE vers la Chine l’année dernière, ajoutant que cela avait un impact négatif « surtout » sur l’Allemagne, la plus grande économie d’Europe, dont le modèle économique axé sur les exportations et l’industrie manufacturière intensive a été ouvertement remis en question par l’UE et les chefs d’entreprise au cours des derniers mois.
La faible consommation chinoise a également eu des effets négatifs « considérables » sur les prix mondiaux, rendant les produits fabriqués en Europe de moins en moins compétitifs, a-t-elle ajouté.
« Nous ne leur vendons rien et ils nous vendent des produits à bas prix », a expliqué Alicia García-Herrero.
Philipp Lausberg, analyste au European Policy Centre (EPC), a quant à lui souligné les dangers des politiques « néomercantilistes » de la Chine pour l’économie européenne.
« Tout ce qui est stratégique pour eux, ils veulent le produire eux-mêmes. Ils veulent être autonomes, mais ils veulent continuer à utiliser les marchés libres pour exporter et obtenir des revenus d’exportation. Et bien sûr, c’est un problème pour l’Europe. »
Eurostat, l’Office statistique de l’Union européenne, a indiqué au début du mois que la production industrielle dans l’Union européenne avait baissé de 5,7 % en janvier par rapport au même mois l’année dernière.
La semaine dernière, la Confédération européenne des syndicats (CES), qui représente 45 millions de travailleurs européens, a indiqué que la « désindustrialisation de plus en plus rapide » de l’Europe avait entraîné la perte de près d’un million d’emplois dans l’industrie manufacturière au cours des quatre dernières années.
Une entreprise risquée
Les commentaires des analystes font suite à un rapport publié la semaine dernière par la Chambre de commerce de l’UE en Chine, qui note que la « gestion des risques beaucoup plus complète de Pékin […] précède de loin la réduction des risques opérée par l’UE ».
Lors d’un briefing sur le rapport, le président de la Chambre, Jens Eskelund, a averti que la surabondance de l’offre chinoise déclenchait un « accident ferroviaire au ralenti » dans les relations entre l’UE et la Chine.
Le rapport précise également que l’UE est plus encline à poursuivre des politiques visant à diversifier ses sources d’approvisionnement plutôt qu’à chercher l’autosuffisance comme dans le cas de la Chine.
« Il doit y avoir une conversation honnête entre l’UE et la Chine, parce qu’il est difficile pour moi d’imaginer que l’Europe va rester tranquillement assise et assister à sa désindustrialisation accélérée », a-t-il déclaré dans des commentaires rapportés par le Financial Times.
Ces remarques sont intérvenues en parallèle du Forum sur le développement de la Chine qui se tenait dimanche et lundi (24 et 25 mars), au cours duquel des PDG occidentaux, dont celui d’Apple, Tim Cook, ont rencontré des responsables chinois à Pékin.
Dans un discours prononcé dimanche lors du Forum, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Kristalina Georgieva, a ouvertement encouragé la Chine à modifier la trajectoire de son modèle économique.
« La Chine se trouve à la croisée des chemins : elle peut soit poursuivre les politiques qui ont fonctionné dans le passé, soit les moderniser pour entrer dans une nouvelle ère de croissance de haute qualité », a-t-elle déclaré, faisant écho à l’appel lancé par le dirigeant chinois Xi Jinping au début de l’année pour que le pays poursuive un « développement de haute qualité ».
Mme Georgieva a également demandé à Pékin de mettre en œuvre des mesures visant à stimuler la demande intérieure.
« Afin de susciter une croissance de haute qualité, les autorités devront promouvoir la demande intérieure », a-t-elle soutenu. Pour ce faire, il leur faudra « accroître le pouvoir d’achat des consommateurs et des familles ».
Mme García-Herrero a toutefois exprimé son scepticisme quant à savoir si Pékin finira par répondre à l’appel de Mme Georgieva, soulignant les restrictions fiscales imposées par les niveaux record de la dette publique chinoise ainsi que les avertissements de Xi Jinping sur les dangers du « welfarisme ».
M. Lausberg a également fait remarquer qu’il ne suffirait pas de stimuler la demande intérieure chinoise pour remédier à la surabondance de produits manufacturés chinois.
« Si l’on considère ces surcapacités, il est littéralement impossible que […] les consommateurs chinois puissent tout consommer », a-t-il souligné.
Sécurisation des économies
L’Europe s’est efforcée de parvenir à une plus grande indépendance stratégique vis-à-vis de la Chine après que la pandémie de Covid-19 a provoqué d’importantes perturbations au niveau des chaînes d’approvisionnement, tandis que l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a entraîné une réduction soudaine des importations d’énergie.
Ces tentatives s’inscrivent également dans un contexte de tensions croissantes entre la Chine et l’Occident, notamment sur le statut de Taïwan, que Pékin considère comme relevant de sa juridiction, et de renforcement des liens économiques sino-russes.
Alicja Bachulska, chargée de mission au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), a déclaré à Euractiv qu’il était impossible d’isoler les efforts respectifs de la Chine et de l’UE en matière de réduction des risques du contexte international global.
« Les politiques de la Chine ne sont pas seulement basées sur la logique interne du Parti communiste chinois, mais servent également de réponse aux tendances internationales, la sécurisation du développement économique étant désormais le principe directeur et un nouveau paradigme pour les autorités chinoises », a-t-elle déclaré.
« Les pays du monde entier se replient de plus en plus sur eux-mêmes et sont de plus en plus réticents à prendre des risques dans un contexte d’imprévisibilité croissante », a-t-elle ajouté.
Ces commentaires font écho à ceux de la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, qui avait noté plus tôt cette année que les pays mettent de plus en plus l’accent sur la « sécurité » plutôt que sur l’« efficacité » dans leurs relations commerciales.
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[Édité par Anne-Sophie Gayet]