La statistique, une ressource sous-exploitée pour lutter contre la pauvreté

Son rôle est central pour piloter les politiques de développement. Mais, en Afrique, les budgets des instituts nationaux de statistique ont été laminés par les politiques d’ajustement structurel.

EURACTIV.fr

Son rôle est central pour piloter les politiques de développement. Mais, en Afrique, les budgets des instituts nationaux de statistique ont été laminés par les politiques d’ajustement structurel.

Face à la contraction de l’aide au développement internationale, la nécessité de faire un usage avisé des fonds disponibles devient une priorité.

Plusieurs techniques sont traditionnellement employées pour y parvenir : définition de stratégies nationales avec les pays bénéficiaires, concertation avec l’ensemble des parties prenantes pour la définition des projets, contrôle des décaissements…

Mais ces méthodes ne suffisent pas à dépasser les problèmes de gouvernance et de cohérence de l’aide constatés dans les pays pauvres et qui limitent l’impact des politiques de lutte contre la pauvreté.  

Mandaté par l’ONU pour proposer des objectifs de développement à l’horizon 2030, un panel d’experts a notamment réclamé « une nouvelle initiative internationale pour améliorer la qualité des statistiques et des informations mises à la disposition du citoyen », dans son rapport rendu le 29 mai.

Un agenda pour éradiquer l’extrême pauvreté d’ici 2030

Progrès timides depuis 2000

Cet appel à la « révolution des données » met en lumière le rôle des statisticiens, un métier qui « n’est pas reconnu à sa juste valeur », selon François Roubaud, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

« Jusqu’à maintenant, en particulier en Afrique, on note un désintérêt massif pour cette science. Les budgets des instituts nationales de statistique ont été laminés par les politiques d’ajustement structurel », selon ce spécialiste de l’économie informelle dans les pays en développement.

Or, il n’existe pas d’autre moyen pour faire le suivi des politiques publiques. Mais le sujet monte depuis les années 2000. « Les pays africains ont pris l’habitude de définir des stratégies de réduction de la pauvreté contenant des objectifs économiques et sociaux chiffrés », souligne Samuel Blazyk, de Paris 21, un partenariat coordonné par l’OCDE pour la statistique dans les pays en développement.

« En parallèle, le suivi des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), définis par les Nations Unies au début de la décennie, a accru les besoins en statistiques. Cependant, les données ont parfois manqué pour mesurer les progrès accomplis. Les statisticiens n’ont pas – ou peu – été consultés pour définir les indicateurs », souligne le responsable de programme à l’OCDE.

Lacunes

« Il y a eu davantage d’enquêtes sur les ménages, mais elles sont restées axées sur la consommation », estime François Roubaud. Les gouvernements mesurent leur PIB, mais « les données sur l’emploi – pourtant principale source de revenus des populations dans les pays en développement – sont beaucoup plus rares », ajoute-t-il.

Et, « quelle que soit la qualité des données, les institutions internationales produisent des chiffres qui sont fondés sur les statistiques nationales des pays en développement. Or, celles-ci sont très peu fiables. Ce problème a été longtemps minimisé par les bailleurs de fonds. »

Entre 2002 et 2007, plus de 80% des pays africains n’ont pas fourni de données sur les naissances et les décès, expliquent les Nations Unies.

Transparence risquée

Face à ce constat, l’enjeu est d’abord d’accroître les crédits des organisations nationales de statistiques. «Le coût du recensement de la population qui aura lieu en République démocratique du Congo est estimé à environ 140 millions d’euros. Il s’agit d’une somme importante pour certains pays pauvres, qui préfèrent consacrer leurs budgets directement à l’éducation ou à la santé », explique Samuel Blazyk.

Les statisticiens ne manquent pas dans les pays en développement. Mais faute d’être bien rémunérés, ils s’orientent vers le secteur privé ou accèdent à des postes gouvernementaux qui les éloignent de leur vocation première.

Tous les pays en développement produisent des statistiques. Elles sont traitées par les organisations multilatérales, mais pas toujours diffusées au niveau national.

Les chances de les voir débattues dans l’espace public sont donc moindres. « La confiance envers les statistiques n’est pas établie », constate M. Blazyk. « Le secteur privé craint par exemple que les instituts soient les agents cachés des services des impôts ».

Du côté des gouvernements, développer cette expertise peut desservir, « en particulier lorsque les performances économiques d’un pays sont mauvaises », souligne François Roubaud.

Mesure de la corruption « faisable »

Du côté des populations, la demande est « réelle » : « A l’heure actuelle, en Afrique, les journalistes qui suivent les politiques publiques ne disposent pas de données. Ils se basent sur des rumeurs, ne peuvent rapporter davantage que des inaugurations de projets », souligne-t-il.

« On peut tout à fait envisager des statistiques sur le recours aux bakchichs afin d’avoir accès aux services sociaux, réaliser des enquêtes de satisfaction ou mesurer l’assiduité des agents publics. » Selon ce spécialiste de la statistique, ces enquêtes ne sont pas nécessairement coûteuses.