La stabilité de la filière hydrogène française est en danger, selon les lobbyistes du secteur

Dans un manifeste publié mercredi (31 mai), le premier lobbyiste de l’hydrogène en France, France Hydrogène, craint que la mise à jour de la stratégie nationale de l'hydrogène à venir fin juin ne concentre les efforts sur l'industrie lourde et entrave la stabilité de la filière. 

Euractiv France
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France Hydrogène reproche à l’État de vouloir aller trop vite : « le gouvernement veut tout de suite décarboner les sites les plus énergivores. La courbe d’apprentissage est rapide, mais il est impossible de passer outre la fabrication de projets d’électrolyse de taille petite et intermédiaire [moins de 3 à 100 MW], avant de lancer de grands projets », qui permettraient de décarboner les sites les plus polluants de France, plaide à EURACTIV France Simon Pujau, responsable des relations institutionnelles de France Hydrogène. [Fahroni / Shutterstock]

Dans un manifeste publié mercredi (31 mai), le premier lobbyiste de l’hydrogène en France, France Hydrogène, craint que la mise à jour de la stratégie nationale de l’hydrogène à venir fin juin ne concentre les efforts sur l’industrie lourde et entrave la stabilité de la filière. 

Dans la foulée des annonces de la Commission européenne pour relancer l’industrie en Europe, le gouvernement français a présenté le 16 mai son projet de loi « industrie verte ».

L’objectif est de mettre le paquet sur la décarbonation de l’industrie lourde pour réduire de moitié les émissions de gaz à effets de serre de l’industrie à horizon 2030. Elles représentent, en 2022, 17 % des émissions de gaz à effet de serre de la France.

Nombre d’industriels vont donc déployer l’hydrogène décarboné en lieu et place d’autres vecteurs énergétiques plus polluants, comme le gaz. En soutien de la démarche, le gouvernement présentait en septembre 2020 une stratégie nationale visant à produire 6,5 gigawatts d’hydrogène décarboné à horizon 2030. Trois axes pour son déploiement : industrie, mobilité lourde et recherche et développement.

Une mise à jour est prévue avant la fin du premier semestre de 2023, avec présentation entre le 20 et le 25 juin, selon les informations d’EURACTIV France, soit en aval du Conseil national de l’hydrogène qui devrait se tenir le 13 juin. Composé d’une quinzaine d’industriels intéressés par l’hydrogène, il permet de faire un point d’étape sur l’avancée de la stratégie nationale.

La mise à jour de la stratégie nationale ne devrait pas augmenter les objectifs de production à atteindre d’ici à 2030, mais plutôt flécher les usages.

Priorité aux sites les plus polluants

Compte tenu du contexte géopolitique et énergétique, il semblerait que le gouvernement priorise les capacités de production d’hydrogène décarboné pour l’industrie lourde et les sites les plus polluants.

La mise à jour de la stratégie « devra permettre une mise en œuvre rapide de manière à assurer le déploiement d’un hydrogène abondant et compétitif sur tous les grands bassins industriels du pays après 2030 », peut-on lire sur le site du ministère de l’Économie.

Or, selon France Hydrogène, principal lobbyiste français de l’hydrogène, la concentration des efforts sur les sites les plus polluants fait peser un risque sur la réussite du déploiement de l’hydrogène décarboné en France et en Europe.

« Prioriser l’allocation de l’hydrogène à quelques secteurs industriels compromettrait lourdement l’effort collectif réalisé par le gouvernement et les industriels depuis 2020 », écrit en effet le groupe d’intérêt représentant plus de 150 parties prenantes, dans un manifeste publié mercredi (31 mai). 

Problème de la mise à l’échelle

Dans les faits, le lobbyiste reproche à l’État de vouloir aller trop vite : « le gouvernement veut tout de suite décarboner les sites les plus énergivores », grâce à des électrolyseurs de plus de 100 MW. Certes, « la courbe d’apprentissage est rapide, mais il est impossible de passer outre la fabrication de projets d’électrolyse de taille petite et intermédiaire [de moins de 100 MW], avant de lancer de grands projets », explique à EURACTIV France Simon Pujau, responsable des relations institutionnelles de France Hydrogène. 

D’autant que « il n’existe pas, aujourd’hui, d’électrolyseur de plus de 100 MW fonctionnels », ajoute-t-il.

Les électrolyseurs permettent de transformer l’électricité produite à partir d’énergie bas carbone en hydrogène.

Les projets d’électrolyseurs de moins de 100 MW représentent 90 % des projets identifiés en France en décembre 2022. Passer par le développement de ce type de projets permettra de « dé-risquer les projets centralisés et de plus grande puissance liés à quelques grands sites industriels », explique le manifeste.

Pour cela, la France peut compter sur un maillage territorial soutenu par les autorités publiques et structuré autour de nombreuses PME et PMI — entreprises de petite et moyenne taille.

« La révision de la stratégie nationale ne doit pas restreindre l’ambition initiale : favoriser les usages qui seront créateurs de valeur et d’emploi sur nos territoires », plaide France Hydrogène dans son manifeste.

Abandon du transport

La concentration des efforts vers l’industrie lourde compromettrait également le déploiement de l’hydrogène dans le secteur de la mobilité, alors qu’une filière française est déjà en cours de structuration, avance le manifeste.

Fin 2022, une gigafactory spécialisée dans la fabrication de piles à combustible et deux usines dans la fabrication de réservoirs étaient en effet en cours de développement. Or, « la stratégie qui sera mise à jour doit assurer une première débouchée à ces usines », en répondant, notamment, aux marges de véhicules légers et utilitaires légers qui ne pourront être électrifiées d’ici à 2035, explique M. Pujau. Ce, avant d’amorcer la décarbonation de la mobilité routière et maritime lourde grâce à l’hydrogène.

En somme, « nous avons besoin d’aller plus loin dans la planification, plutôt que d’afficher des résultats rapides, mais qui contreviendraient à une stratégie de décarbonation par l’hydrogène de long terme en France et en Europe », déclare M. Pujau.

Le lobbyiste garde espoir, car « l’écoute est bonne » du côté du gouvernement, même si « le dialogue reste très complexe », confie-t-il. 

Le ministère de l’Industrie assure à EURACTIV France accueillir « positivement » le manifeste. Il donne « rendez-vous » aux acteurs de la filière lors du Conseil national qui sera l’occasion de présenter les « premières orientations que l’État se propose de prendre pour la prochaine stratégie nationale hydrogène », conclut-il.

France Hydrogène_Manifeste Réindustrialisation avec signataires_31 mai 2023_VDEF