La Seine-Saint-Denis, à l’aise avec l’Europe, crispée avec l’État
Les élus du département le plus pauvre de France revisitent leurs politiques urbaines en apprenant à conjuguer l’innovation avec l’inclusion sociale. Mais les choix politiques du gouvernement télescopent parfois leurs ambitions.
Les élus du département le plus pauvre de France revisitent leurs politiques urbaines en apprenant à conjuguer l’innovation avec l’inclusion sociale. Mais les choix politiques du gouvernement télescopent parfois leurs ambitions.
L’Île-de-France, région la plus riche du pays, accueille aux portes de la capitale le département dont le taux de pauvreté est le plus élevé de l’Hexagone. Un regard sur les statistiques suffit à en donner la mesure : « J’ai eu l’horreur d’apprendre des chiffres que je n’imaginais même pas », s’étonne Pascale Beauchamp, administratrice à la Commission européenne, lors d’un débat organisé à Bobigny sur la politique de cohésion en Seine-Saint-Denis.
Selon les données départementales de 2009 fournies par la Caisse d’allocations familiales, la pauvreté touche 45% des enfants. Et la tendance n’est pas près de s’inverser : depuis le mois de juin, le Revenu de solidarité active (RSA) concerne 1000 personnes de plus, soit 80 000 bénéficiaires pour l’ensemble de la Seine-Saint-Denis.
Innover à Bondy
Pour s’atteler à cet immense chantier économique et social, le département s’appuie, depuis 2007, sur des projets co-financés par l’UE à hauteur de 21 millions d’euros. Cet élan a conduit certaines communes à travailler étroitement ensemble, à l’instar de Bondy, Romainville, Noisy-le-Sec, Pantin et Bobigny. Entre 2008 et 2010, ces villes se sont réunies au sein d’un groupement d’intérêt commun pour revitaliser l’agglomération urbaine au nord du Canal de l’Ourcq, fracture matérielle entre Paris et sa proche banlieue.
La réflexion commence à porter ses fruits, avec l’installation fin décembre, d’un incubateur de projets innovants à Bondy, dans les domaines de la santé, des biotechnologies et de l’environnement. Une trentaine de structures de ce type existent en France, mais aucune n’était jusqu’ici recensée en Seine-Saint-Denis. Les villes de Clichy-Montfermeil et la grande agglométration de Plaine Commune se sont elles aussi investies dans les projets urbains soutenus par l’UE.
En alliant l’innovation à l’inclusion sociale, la Seine-Saint-Denis tente donc de se fondre dans les orientations voulues par Bruxelles. « J’ai envie d’aller vers les objectifs d’Europe 2020, qui me vont très bien », explique Jean-François Baillon, Vice-président du Conseil général depuis les élections cantonales au printemps dernier. « La lutte contre précarité, contre l’échec scolaire, les 20 millions de personnes à sortir de la pauvreté… Je trouve en revanche que le gouvernement se met en dehors de ces axes-là », décline-t-il.
Les responsables du Plan local d’insertion et d’emploi de Sevran ne diront pas le contraire. Depuis 2007, année où la structure a essuyé une baisse de budget de 30%, les finances du PLIE sont en déclin constant. Pour sa directrice, Naïma Belabbas, le manque d’aisance financière découle de « choix politiques nationaux ». En 2007, la France a réduit la voilure du Fonds social européen, qui ne représente plus que 44% des dépenses de fonds régionaux, contre 50% entre 2000 et 2006. Une décrue qui s’est immédiatement reflétée dans les comptes des structures de proximité dédiées à l’emploi.
« Clientélisme »
Ces derniers mois, le gouvernement est de toute façon revenu sur l’approche locale de l’insertion professionnelle. Les maisons de l’emploi, nées sous l’action de Jean-Louis Borloo en 2005, ne sont plus en odeur de sainteté. Lorsqu’elles ne sont pas fermées, leurs crédits sont asséchés. Les PLIE, dont les maisons de l’emploi dépendent souvent, pourraient bénéficier d’un financement plus large du FSE. Mais une partie de la cagnotte continue d’être captée par l’État.
Conséquence, la déclinaison des politiques de l’emploi dans les territoires manque parfois de cohérence, explique Naïma Belabbas. Si les PLIE perçoivent le Fonds social européen au titre de la « cohésion sociale » et de la « lutte contre les discriminations », détaille-t-elle, ils ne parviennent pas à percevoir les crédits dédiés à « l’accès à l’emploi » (1,2 milliards d’euros entre 2007 et 2013), plutôt orientés vers les missions locales ou les opérateurs de grande envergure (Pôle emploi, Association nationale pour la formation professionnelle des adultes, par exemple).
En l’absence d’évaluation globale, la performance des maisons de l’Emploi reste difficile à jauger. Mais leur marque de fabrique repose sur la proximité qu’elles entretiennent avec les entreprises de leur bassin économique (incitation à l’embauche locale) et le suivi personnalisé des demandeurs. Une philosophie dont Pôle emploi s’est éloigné, selon un rapport remis par le Sénat en juillet.
Assouplir la notion de « ville »
A partir de 2014, les élus pourront toujours compter sur l’appui de l’UE. Dans ses propositions dévoilées le 6 octobre, la Commission européenne a placé les villes aux avant-postes. Mais les marges d’interprétation qu’offrent les textes alimentent les doutes des élus. Présente au débat, l’eurodéputée écologiste Karima Delli parle déjà d’amender le texte pour assouplir la notion de « ville » et l’élargir aux zones urbaines, afin de préserver le rôle des communautés de communes dans dans ces politiques.
Reste également à arbitrer le match entre les villes participant aux projets financés par l’UE. « Les critères de sélection seront définis au niveau national », prévient Valérie Lapenne, du Comité interministériel des villes. Un choix qui favorisera l’influence du « clientélisme » dans la sélection des communes, redoute Karima Delli.