La saison de la trahison

Également dans l'édition de mercredi : la clause de défense de l'UE, Tsikhanouskaya, Euronews, les retours de migrants, Ormuz, EPSO

EURACTIV.com

Vous lisez Rapporteur ce mercredi 1er avril. Ici Nicoletta Ionta, à Bruxelles.

À savoir :

🟢 Le leader du parti hongrois Tisza accuse Szijjártó de trahison pour ses liens avec le Kremlin

🟢 Le SEAE élabore des lignes directrices sur la clause de défense mutuelle de l’UE

🟢 La cheffe de l’opposition en exil affirme que la Biélorussie peut déclencher un changement en Russie


L’Europe, vue de Bruxelles


Peter Magyar, chef du parti d’opposition hongrois Tisza, a accusé le ministre des Affaires étrangères Péter Szijjártó d’avoir tenu des agissements pouvant s’apparenter à de la trahison, à la suite de la publication récente de transcriptions et d’enregistrements audio suggérant une coordination inhabituellement étroite avec Moscou.

« En vertu du Code pénal hongrois, cela relève de la trahison – et est passible de la prison à perpétuité. Je le précise simplement, par souci de clarté », a indiqué Magyar à Rapporteur.

Une enquête menée par des journalistes de VSquare et The Insider soutient que Szijjártó est allé au-delà du simple maintien de relations diplomatiques, en alignant ses positions politiques sur les intérêts russes. Magyar affirme que le ministre a utilisé une « ligne directe » pour transmettre des informations confidentielles à ses homologues russes.

Ces allégations surviennent quelques semaines avant les élections, pour lesquelles le parti Tisza de Magyar devance le Fidesz de Viktor Orbán dans les sondages, laissant entrevoir la fin de 16 ans de règne. La campagne a été assombrie par la désinformation, des tactiques de dénigrement générées par l’IA et des pressions sur les journalistes, parallèlement à l’examen minutieux des contacts rapportés de Szijjártó avec le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov en marge des réunions du Conseil de l’UE.

« Ces personnes – ces ministres et députés – ne représentent ni les intérêts hongrois, ni les intérêts européens », a martelé Magyar.

L’enquête montre que, dans ses contacts avec les responsables russes, le chef de la diplomatie hongroise ne se contente pas de dialoguer, mais reçoit apparemment des instructions – modifiant les listes de sanctions, tendant une bouée de sauvetage aux entités liées au Kremlin. Lors d’un échange rapporté, Szijjártó aurait demandé à Lavrov : « Ai-je dit quelque chose de mal ? », soulignant ainsi les allégations de déférence envers Moscou.

Mardi, le ministre a rejeté ces informations, affirmant que les critiques avaient simplement montré qu’il tenait les mêmes propos en privé qu’en public.

Des responsables et des diplomates m’ont confié que ces révélations confirmaient leurs inquiétudes de longue date. Tout projet d’action est toutefois suspendu jusqu’après les élections, affirment-ils. La frustration monte alors que la Hongrie continue de bloquer un prêt de 90 milliards d’euros de l’UE en faveur de l’Ukraine et de retarder de nouvelles sanctions.

Les tensions étaient palpables cette semaine alors que les ministres de 26 pays de l’UE se sont réunis à Boutcha pour commémorer l’anniversaire des atrocités commises par les troupes russes. La Hongrie n’a pas signé la déclaration commune de soutien et Szijjártó était absent.

Pour l’instant, c’est l’espoir qui porte le poids de la situation. La chef de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a déclaré qu’elle espérait qu’un accord sur le prêt et les sanctions puisse être trouvé lors du prochain Conseil européen.

L’UE prépare le déclenchement de la clause de défense mutuelle

Alors que Donald Trump continue de remettre en question l’avenir de l’OTAN, le service diplomatique de l’UE élabore actuellement des lignes directrices sur la manière dont les pays pourraient activer la clause d’assistance mutuelle de l’Union.

Plusieurs diplomates et responsables ont déclaré à mon collègue Charles Cohen et à moi-même que le Service européen pour l’action extérieure préparait un manuel décrivant les ressources disponibles en vertu de l’article 42, paragraphe 7, au cas où un pays de l’UE serait menacé.

Les délégations devraient mener une « simulation bureaucratique » dès le mois de mai afin d’alimenter ce document. Lire l’article complet.

Tsikhanouskaya : le changement en Biélorussie ne repose pas sur la Russie

La leader de l’opposition biélorusse en exil, Sviatlana Tsikhanouskaya, qui dirige le mouvement démocratique depuis l’étranger depuis les manifestations qui ont suivi l’élection présidentielle biélorusse contestée de 2020, a rejeté l’idée selon laquelle le changement politique en Biélorussie dépendrait de l’évolution de la situation à Moscou.

« Beaucoup de gens pensent que sans changements en Russie, il ne peut y avoir de changements en Biélorussie. Je pense que nous devons renverser cette perception », a-t-elle déclaré à mon collègue Magnus Lund Nielsen et à moi-même, arguant que la transformation en Biélorussie, parallèlement à une victoire ukrainienne, pourrait au contraire contribuer à catalyser le changement en Russie.

Ses remarques interviennent alors qu’Alexandre Loukachenko reste étroitement aligné sur le Kremlin, suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui a renforcé la dépendance politique et économique de Minsk vis-à-vis de Moscou.

S’exprimant à la veille des élections en Hongrie, elle a estimé que le scrutin aurait des répercussions au-delà des frontières du pays, ajoutant que c’était « un luxe de ne pas savoir qui remportera les élections ». Elle a averti que le recul de la démocratie s’étendait au-delà des États autoritaires : « La démocratie est très facile à perdre, mais très difficile à regagner. »

Euronews confrontée à des accusations d’atteinte à l’intégrité

Un journaliste chevronné du bureau d’Euronews à Budapest a accusé la chaîne d’avoir violé le principe d’indépendance éditoriale après le retrait, peu après sa publication, d’un article qu’il avait rédigé sur des entreprises liées à Viktor Orbán, rapporte ma collègue Elisa Braun.

Cette plainte, diffusée au personnel par e-mail interne, est la dernière controverse en date impliquant la chaîne, qui fait l’objet d’une surveillance étroite en raison des liens financiers et personnels de son propriétaire avec des gouvernements, dont celui de la Hongrie. Cet incident survient deux semaines avant les élections législatives en Hongrie.

L’article, qui citait plusieurs reportages médiatiques, examinait la baisse des valorisations boursières des entreprises associées à l’entourage d’Orbán et au propriétaire d’Euronews. Les archives Web montrent qu’il a été retiré plus tard dans la journée. Le journaliste a indiqué que ce retrait s’était fait sans explication, ce qui soulève des inquiétudes quant à une éventuelle ingérence éditoriale. Euronews n’a pas répondu à une demande de commentaires.

Les tensions transatlantiques s’intensifient

Le bureau d’Emmanuel Macron a déclaré mardi qu’il était « surpris » par les critiques de Donald Trump, qui affirme que la France bloque le survol de son espace aérien par des vols militaires américains à destination d’Israël.

« Nous sommes surpris », a réagi la présidence française, en réponse à l’affirmation de Trump selon laquelle la France s’était montrée « très peu coopérative » dans la guerre américano-israélienne contre l’Iran. L’Italie aurait également selon certaines informations refusé l’utilisation d’une base militaire pour les opérations aériennes américaines à destination du Moyen-Orient.

Les responsables américains intensifient également la pression sur leurs alliés européens pour qu’ils aident Washington à rouvrir le détroit d’Ormuz alors que les relations transatlantiques se détériorent. Trump a déclaré mardi que les alliés des États-Unis refusant de se joindre à l’opération dite « Epic Fury » devraient envisager de participer à une action militaire pour sécuriser la route. Mon collègue Thomas Møller-Nielsen a plus de détails dans son article.

L’afflux de candidats force l’EPSO à revoir sa copie

Plus de 170 000 candidats ont posé leur candidature pour rejoindre l’armée d’eurocrates de la Commission via ses concours de recrutement généralistes – soit environ trois fois le nombre prévu par l’Office européen de sélection du personnel.

Cette affluence a mis à rude épreuve les systèmes de l’EPSO, ce qui a conduit à une révision de la manière dont les tests sont organisés. Dans un communiqué publié lundi, l’agence a fait savoir qu’elle envisageait « différents scénarios ». Trois responsables ont confié à mon collègue Magnus Lund Nielsen qu’une solution possible consisterait à échelonner les examens sur plusieurs jours, les candidats passant par des étapes successives. Le calendrier initial, qui prévoyait l’établissement d’une liste finale dans un délai d’un an, semble désormais compromis.

Controverse sur le jargon utilisé lors du vote sur les centres de retour

Les dirigeants du S&D, de Renew, des Verts et de la Gauche ont exhorté Roberta Metsola à sévir contre ce qu’ils qualifient d’escalade toxique lors du vote de la semaine dernière sur les centres de retour, appelant à des sanctions pour « langage offensant » et pour des attaques verbales présumées de la part de blogueurs accrédités au sein du Parlement.

Au cœur de la polémique se trouve une remarque de Charlie Weimers, du groupe CRE, qui a déclaré que « l’ère des expulsions a commencé ». Le groupe a accusé Weimers de faire référence à l’Holocauste, arguant que cela risquait d’inciter à la haine et allait à l’encontre des principes fondateurs de l’UE. Weimers n’a pas immédiatement répondu à la demande de commentaires de Rapporteur.

La députée du PfE, Marieke Ehlers, a accusé les groupes rivaux de faire deux poids deux mesures : « Vous semblez oublier que des députés de vos groupes ont également dépassé les bornes à de nombreuses reprises… vous pensez que les règles s’appliquent à nous, mais pas à vous. »


Rond-point Schuman


Flou médiatique : La Commission européenne dépense environ 1,3 million d’euros par an en abonnements à des médias d’information, mais ne divulgue pas la manière dont ces fonds sont répartis. Selon Bravenews, des chiffres internes montrent que le personnel a accès à des médias tels que le Financial Times, Politico Pro et Agence Europe, ainsi qu’à une plateforme de presse internationale.

Contrairement au Parlement européen, qui a commencé à publier des chiffres détaillés en vertu des nouvelles règles de transparence de l’UE en matière de médias, la Commission refuse de communiquer une ventilation de ces dépenses, invoquant le secret commercial.


Les capitales


BERLIN 🇩🇪

Le ministre des Affaires étrangères Johann Wadephul a commémoré mardi le quatrième anniversaire des atrocités de Boutcha, réaffirmant le soutien de Berlin à l’Ukraine et son engagement en faveur de la mise en cause des responsabilités. Aux côtés de ses homologues de l’UE et du ministre ukrainien des Affaires étrangères Andrii Sybiha, il a soutenu les efforts visant à créer un tribunal chargé de juger le crime d’agression de la Russie. Wadephul a déclaré que l’Allemagne restait le plus grand soutien européen de l’Ukraine, citant 55 milliards d’euros d’aide militaire et 39 milliards d’euros d’aide civile, et a insisté sur le fait que la Russie ne devait pas tirer profit de la guerre au Moyen-Orient.

– Björn Stritzel

VILNIUS 🇱🇹

La Lituanie va instaurer une réduction de 50 % sur les tarifs ferroviaires nationaux alors que les prix du carburant grimpent en flèche en raison du conflit au Moyen-Orient. « Personne ne devrait être victime de la flambée des prix », a déclaré le ministre des Transports, Juras Taminskas. Cette mesure s’appliquera à tous les trajets nationaux du 1er avril au 31 mai, selon l’opérateur ferroviaire national LTG.

– Emiliia Ternovskaia

ROME 🇮🇹

L’Italie a bloqué une demande américaine visant à utiliser la base aérienne de Sigonella pour des opérations de bombardement au Moyen-Orient, Washington n’ayant pas obtenu d’autorisation préalable. Le ministre de la Défense, Guido Crosetto, a précisé que le plan de vol avait été soumis alors que les avions étaient déjà en vol et qu’il ne relevait pas des accords existants, nécessitant ainsi l’approbation du Parlement. Rome a indiqué que cette décision était d’ordre procédural et non politique, le bureau du Premier ministre réaffirmant son alignement sur les engagements américains.

– Alessia Peretti

MADRID 🇪🇸

La ministre de la Défense, Margarita Robles, a affirmé que la décision de Madrid d’interdire aux avions américains d’utiliser les bases du sud de l’Espagne et l’espace aérien espagnol pour des opérations liées à l’Iran « ne constitue en aucun cas une rupture du lien transatlantique ». S’adressant au Parlement, elle a ajouté que l’Espagne restait un allié « fiable » et que les commandants de l’OTAN avaient exprimé leur « admiration et leur respect » pour son rôle dans les missions de l’alliance.

– Inés Fernández-Pontes

ATHÈNES 🇬🇷

Les forces grecques déployées pour protéger Chypre devraient rester en place au-delà de la guerre avec l’Iran et ne se retirer qu’une fois que les troupes turques auront quitté l’île, a déclaré l’ancien Premier ministre Antonis Samaras, creusant ainsi le fossé avec le parti au pouvoir, Nouvelle Démocratie. Samaras, qui envisagerait selon certaines rumeurs de créer un nouveau parti, a estimé qu’il était peu logique de défendre Chypre contre l’Iran tout en la laissant exposée à la Turquie. Le gouvernement a annoncé que les troupes resteraient aussi longtemps que nécessaire.

– Sarantis Michalopoulos

VARSOVIE 🇵🇱

La Pologne a officiellement déposé une demande pour construire sa première centrale nucléaire, faisant ainsi avancer son programme atomique longtemps retardé. La société publique Polskie Elektrownie Jądrowe a soumis cette demande à l’autorité de régulation nationale mardi. La centrale, prévue à Choczewo sur la côte baltique, utilisera trois réacteurs AP1000 de Westinghouse Electric Company. La construction devrait débuter en 2028 et la mise en service de la première unité est prévue pour 2036.

– Charles Szumski

PRAGUE 🇨🇿

Le président Petr Pavel a appelé à une réévaluation des relations avec la Hongrie après des informations selon lesquelles Budapest aurait partagé des informations sensibles de l’UE avec Moscou et cherché à affaiblir les sanctions conformément aux intérêts du Kremlin. « Il est tout à fait inacceptable qu’un membre de l’UE et de l’OTAN contourne les règles et partage des informations sensibles avec notre ennemi », a déclaré Pavel.

– Aneta Zachová

BRATISLAVA 🇸🇰

Andrej Babiš et son homologue slovaque Robert Fico ont tenu leur première réunion intergouvernementale conjointe depuis trois ans, après que Prague eut suspendu les pourparlers sur l’Ukraine. Les dirigeants ont signé un mémorandum visant à renforcer leurs liens, mais se sont affrontés sur la question de l’énergie, Babiš appelant à la fin des mesures d’urgence pétrolières de la Slovaquie, notamment la double tarification. Fico a indiqué que ces mesures seraient levées dès que les conditions le permettraient.

– Natália Silenská


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Bruxelles envisage un retour à la gestion de crise énergétique à la manière de 2022

La Commission européenne prépare une série de mesures modérées visant à amortir le choc énergétique provoqué par les frappes américano-israéliennes contre l’Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz, qui ont déjà fait grimper la facture européenne d’importation de combustibles fossiles d’environ 14 milliards d’euros.

Le commissaire à l’énergie, Dan Jørgensen, a déclaré que Bruxelles préparait également des options plus interventionnistes, notamment des plafonds de prix et des taxes supplémentaires, si la crise venait à s’aggraver.


Editrices.teur : Nicoletta Ionta, Christina Zhao, Sofia Mandilara, Charles Szumski

Contributeurs.trices : Bruno Waterfield, Charles Cohen, Elisa Braun, Magnus Lund Nielsen, Alice Tidey

Traductrice : Clara Vassent