La réforme des retraites à l’aune des prévisions budgétaires européennes
La réforme des retraites est présentée par le gouvernement comme un impératif budgétaire, et une loi de « justice » pour les séniors et les plus précaires. Plus généralement, elle s’ancre dans un souci européen de pérenniser les dépenses — qui, paradoxalement, se portent plutôt bien sur le très long terme.
La réforme des retraites est présentée par le gouvernement comme un impératif budgétaire, et une loi de « justice » pour les séniors et les plus précaires. Plus généralement, elle s’ancre dans un souci européen de pérenniser les dépenses — qui, paradoxalement, se portent plutôt bien sur le très long terme.
« La durée passée à la retraite en France est l’une des plus élevées en Europe » souligne Matignon, pour qui la nouvelle réforme des retraites présentée mardi dernier (10 janvier), outre l’impératif financier, vise à harmoniser les approches au niveau européen.
La Première ministre Elisabeth Borne n’a eu de cesse de préciser que la France était l’un des derniers pays européens à l’âge légal de départ aussi bas, à 62 ans — ce que confirme l’organe officiel du CLEISS. Une correction est donc inévitable, selon la Première ministre, pour corriger les effets démographiques — ce « baby-boom » d’après-guerre devenu « papy-boom » — et assurer la pérennité du système.
Idem pour l’enjeu de l’emploi des séniors, qui est au cœur de la réforme : « nous sommes l’un des pays d’Europe où la part de 55-64 qui travaillent est la plus faible ». 33 % des 60-64 sont actifs en France, contre 45 % à l’échelle européenne, selon les services de Matignon.
« Une large majorité des pays européens sont à 65 ans. Il y a donc une solidarité d’affichage, et une harmonisation s’impose », abonde Jean-Marc Daniel, économiste à l’ESCP Business School, auprès d’EURACTIV France.
Sujet d’autant plus urgent que le système n’est plus pérenne financièrement : « la France vit bien au-dessus de ses moyens », avance M. Daniel, qui alerte sur les 5 % de déficit relatif au PIB en France, bien au-delà des 3 % réglementaires sous le traité de Maastricht. Si les règles du Traité ont cessé d’être appliquées pendant la crise de la Covid-19, les Etats se disent prêts à reprendre le contrôle sur les dépenses publiques.
La révision des règles budgétaires, présentée en novembre, ne touche d’ailleurs pas au fameux diptyque des textes initiaux : un ratio dette/PIB de 60 %, et un ratio déficit/PIB de 3 %.
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« Le modèle d’intégration économique européenne, basé sur une politique de l’offre, est en conflit avec la préférence française en faveur de dépenses sociales larges et contre la dérégulation du marché de l’emploi », avance Daniel Clegg dans un article de recherche publié en 2022.
Pourtant, tous les rapports européens le disent et le répètent : alors que la pyramide des âges s’inverse et que le nombre de retraités augmente par rapport aux actifs partout sur le continent, « l’allongement de la vie professionnelle est une réponse essentielle à cette situation », affirme le Livre vert sur le vieillissement de la Commission européenne, publié en 2021.
De fait, des réformes structurelles s’imposent – au point de faire de l’argument européen le moteur de réformes françaises. C’est ce qu’affirme Arnaud Lechevalier, maître de conférences à Paris I Panthéon-Sorbonne et spécialiste des retraites. Dès la réforme de 2010 sous le gouvernement de François Fillon, le chercheur fait état d’un « changement de registre discursif », faisant de la « spécificité française » un problème à régler vis-à-vis de nos voisins européens.
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Des dépenses stables sur le long terme
Mais les faits sont têtus : « la Commission européenne prévoit que la part du PIB consacrée aux dépenses de retraites soit à 13 % du PIB d’ici 2070 », explique M. Lechevalier. Le Conseil d’orientation des retraites (COR), dans son rapport de 2021 sur le vieillissement – soit avant la promesse de campagne de M. Macron – souligne effectivement qu’à terme les dépenses relatives aux retraites sont vouées à baisser dans huit pays européens, dont la France.
Une réalité qui s’explique, du moins en Hexagone, par une baisse générale du niveau de vie moyen des retraités relatif aux ménages actifs, en raison notamment de l’indexation des pensions et des salaires liquidés sur l’inflation plutôt que les salaires, explique le chercheur. De fait, les retraités, s’ils voient leur pouvoir d’achat garanti, ne participent plus à la croissance des salaires réels dont bénéficieront les actifs.
Le rapport annuel sur l’évolution des retraites du COR, publié en septembre et qui a tant fait parler de lui, ne dit pas autre chose : dans trois des quatre scénarios présentés, les dépenses du système de retraite français restent stables à environ 13 %, ou baissent, d’ici 2070.
Même le Plan national de relance et de résilience français de l’année dernière, qui confirme la volonté du gouvernement de faire passer une « réforme ambitieuse », parle d’un déficit du système « a minima à court terme », préférant concentrer son argumentaire sur l’emploi des séniors et les inégalités créées par le système.
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« Équilibre financier sur le dos des travailleurs »
La Commission européenne a d’ailleurs précisé dans une communication du 17 octobre 2022 qu’elle n’est pas derrière la réforme : « aucune des réformes qui apparaissent dans les plans nationaux de relance et de résilience n’est imposée par l’Union européenne ».
« Pour l’essentiel, les réformes visant à garantir l’équilibre financier à long terme ont déjà été faites et vont produire leurs effets progressivement », conclut M. Lechevalier.
Et les syndicats d’affirmer à l’unisson — fait assez rare pour être noté — que « cette réforme des retraites c’est davantage une réforme des finances publiques, d’équilibre financier sur le seul dos des travailleurs », dans les mots de Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, sur France Inter mercredi dernier (11 janvier). Bercy estime que la réforme rapportera 17,7 milliards d’euros dans les caisses de l’Etat d’ici 2030 et que 100 000 emplois pourraient être créés d’ici 2025.