La position de l'UE à l'égard de la Syrie : le premier défi de Kaja Kallas

Les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne (UE) se réunissent à Bruxelles lundi 16 décembre pour la première fois sous la nouvelle direction, et les futures relations avec la Syrie seront au centre des discussions.

EURACTIV.com
Views Inside Deserted Syrian Presidential Palace In Damascus
Alors que l’UE plaide en faveur d’une transition politique pacifique en Syrie, elle va devoir résoudre la délicate question de savoir avec qui dialoguer ou non au lendemain de l’éviction du président syrien Bachar al-Assad. [Ali Haj Suleiman/Getty Images]

Les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne (UE) se réunissent à Bruxelles lundi 16 décembre pour la première fois sous la nouvelle direction, et les futures relations avec la Syrie seront au centre des discussions.

Dans son nouveau rôle, la Haute représentante de l’Union pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Kaja Kallas, doit relever le défi d’unifier la position des 27 États membres sur la politique au Proche-Orient, ce qui devrait se révéler bien plus complexe que pour le dossier de la guerre en Ukraine.

Alors que l’UE plaide en faveur d’une transition politique pacifique en Syrie, elle va devoir résoudre la délicate question de savoir avec qui dialoguer au lendemain de l’éviction du président syrien Bachar al-Assad.

Si un régime de sanctions sévères de la part de l’UE est en place depuis longtemps à l’encontre de Damas, les rebelles qui ont renversé le régime Assad, le groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham — HTC, Organisation de libération du Levant en français —  est également sous le coup de condamnations depuis de nombreuses années.

Plusieurs États européens ont interrompu les demandes d’asile de Syriens à la suite de la chute du régime Assad, et certains cherchent même déjà à renvoyer des réfugiés syriens dans leur pays.

Dans certaines capitales, les diplomates de l’UE craignent que la discussion sur les dialogues diplomatiques ne finisse donc entachée par un débat sur la question migratoire.

Établir des contacts « rapidement »

Les pays occidentaux sont restés prudents, dans l’attente des éclaircissements sur les intentions du groupe HTC. En effet, la semaine dernière, les dirigeants du G7 ont indiqué qu’ils envisageaient de reconnaître le nouveau gouvernement syrien.

Kaja Kallas, dans ses premières remarques depuis l’éviction de Bachar al-Assad, avait déclaré lors d’une session de commission parlementaire la semaine dernière que « le nouveau peuple sera jugé sur ses actes ».

« Il est très, très tôt pour dire si cela va dans la bonne direction », avait-elle indiqué, ajoutant que « les premiers signaux sont bons, mais ne nous précipitons pas encore dans des arrangements si nous n’avons pas de certitude ».

Selon un haut fonctionnaire européen, l’UE cherche à établir « rapidement » des contacts diplomatiques avec les nouveaux dirigeants syriens, chapeautés par le groupe islamiste HTC.

« Ce que nous envisageons maintenant, c’est d’établir des contacts pour faire passer des messages sur nos attentes […] les contacts se feront à un niveau de travail, et nous espérons qu’ils auront lieu bientôt », a indiqué le fonctionnaire, sous couvert d’anonymat.

Le chef de la délégation de l’UE en Syrie, Michael Ohnmacht, travaille actuellement depuis Beyrouth. Parallèlement, certains États membres de l’UE ont déjà préparé des plans pour rouvrir leurs ambassades à Damas.

L’UE a notamment exigé que les nouveaux pouvoirs dans la capitale protègent les minorités, mettent en place une transition inclusive et évitent le « terrorisme ».

Samedi 14 décembre, Kaja Kallas a participé à des discussions de crise à Aqaba, en Jordanie, réunissant des diplomates de haut niveau des principaux pays arabes, de la Turquie, des États-Unis et l’envoyé de l’Organisation des Nations Unies (ONU) pour la Syrie.

Les diplomates présents se sont mis d’accord sur les principes que devraient suivre les nouveaux dirigeants de la Syrie.

Ces principes incluent « la stabilité, la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Syrie, mais aussi le respect des minorités, l’absence de radicalisation, la mise en place d’institutions, l’unité du gouvernement — qui inclut tous les groupes en Syrie — et la responsabilité des crimes commis », résume la Haute représentante de l’Union pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité dans un communiqué publié à l’issue des pourparlers.

Certains diplomates de l’UE ont cependant multiplié les mises en garde : si HTC arrive au pouvoir après la chute du régime Assad, l’Union n’aura d’autre choix que d’engager le dialogue sur le long terme avec le groupe islamiste.

« Nous n’aurons peut-être tout simplement pas le luxe de dire que nous ne dialoguerons pas », selon un diplomate européen. « Après tout, nous avons trouvé des moyens de dialoguer avec les talibans en Afghanistan lorsqu’il était possible de poursuivre nos intérêts. »

Un Proche-Orient plus vaste

Les diplomates européens se préparent à ce que la discussion s’étende aux intérêts de l’Europe au Proche-Orient, où l’équilibre des pouvoirs est en train de se redessiner à plusieurs endroits.

Certains États membres de l’UE ont exprimé leur inquiétude quant au fait que, contrairement à son prédécesseur Josep Borrell, Kaja Kallas n’a jusqu’à présent pas montré d’intérêt profond et personnel pour la région.

Alors que l’Europe débat de la réponse qu’elle doit apporter à cette crise, d’autres puissances régionales, telles que la Turquie, la Russie et l’Iran, cherchent de leur côté à renforcer leur influence, et établissent déjà des liens avec les nouveaux dirigeants syriens.

La Russie, l’un des principaux soutiens de Bachar al-Assad, a indiqué qu’elle était en contact avec les nouveaux dirigeants au sujet du sort des deux bases militaires de Moscou (l’une navale et l’autre aérienne) dans le pays, des bases qui constituent le principal point d’appui du Kremlin en Méditerranée et au Proche-Orient.

L’UE « dira également aux nouvelles autorités à quel point il est dangereux pour leur souveraineté, leur indépendance… d’avoir des bases russes sur leur territoire », a confié le haut fonctionnaire cité plus haut.

« Nous serions heureux si ces nouvelles autorités décidaient de les expulser […] mais c’est, bien sûr, à elles de décider », a poursuivi la source.

Au-delà de la Syrie, les ministres des Affaires étrangères de l’UE devraient également discuter du fragile cessez-le-feu au Liban, et de ce qui devrait advenir du Conseil d’association UE-Israël.

[Édité par Anna Martino]