La messagerie cryptée Sky ECC, mine d'informations sur les mafias des Balkans

Des coups de filet qui se multiplient dans les Balkans et des dizaines de suspects derrière les barreaux : le déchiffrement par les enquêteurs européens de l’application cryptée Sky ECC continue de porter ses fruits dans cette région, véritable carrefour des trafics en tout genre.

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« Nous avions des intuitions sur le mode de fonctionnement de ces clans, mais Sky ECC, et de façon plus générale les plateformes de communication cryptées, ont apporté des éléments de preuve », déclare à l’AFP Jean-Philippe Lecouffe, directeur exécutif adjoint d’Europol. [Shutterstock/Tero Vesalainen]

Des coups de filet qui se multiplient dans les Balkans et des dizaines de suspects derrière les barreaux : le déchiffrement par les enquêteurs européens de l’application cryptée Sky ECC continue de porter ses fruits dans cette région, véritable carrefour des trafics en tout genre.

Trente-sept suspects arrêtés le 24 mai lors d’un raid coordonné par la police croate, 13 barons de la drogue présumés interpellés le 11 mai en Serbie…

À l’origine de ces opérations, les informations issues du décryptage de la messagerie Sky ECC, exploitées par des policiers européens à partir de 2019, selon des méthodes contestées par de nombreux avocats de personnes mises en cause.

Dans les Balkans, l’application aux quatre couches de chiffrement était particulièrement utilisée par les clans mafieux, qui se pensaient à l’abri en échangeant sur cette plateforme vantée comme étant inviolable.

« Nous avions des intuitions sur le mode de fonctionnement de ces clans, mais Sky ECC, et de façon plus générale les plateformes de communication cryptées, ont apporté des éléments de preuve », déclare à l’AFP Jean-Philippe Lecouffe, directeur exécutif adjoint d’Europol.

À tel point que l’agence de police européenne a mis sur pied fin 2021 un groupe de travail baptisé « Balkan Cartel », regroupant des enquêteurs de plusieurs pays.

« Alliances »

Dans un procès-verbal de synthèse rédigé fin mars et versé à la procédure souche visant Sky ECC en France, dont l’AFP a eu connaissance, les enquêteurs de l’Office central de lutte contre le crime organisé (OCLCO) soulignent « l’utilisation importante de l’albanais et du serbo-monténégrin dans les conversations » et observent que « la majorité des infractions relevées sont étroitement liées au trafic de stupéfiants ».

La région est en effet « une zone traditionnelle de transit, de stockage et de reconditionnement, tant de l’héroïne afghane que de la cocaïne sud-américaine », selon un autre document.

Premier enseignement, les groupes criminels de la zone, « principalement serbes et monténégrins, (…) ont avec le temps noué des alliances solides avec d’autres groupes criminels, notamment les mafias italiennes et les cartels latino-américains, donnant une dimension internationale à leurs activités », écrivent les enquêteurs.

Ces clans se spécialisent en réalité « sur un segment du spectre criminel et vendent leurs services à d’autres organisations mafieuses », explique M. Lecouffe.

Et dans cet écosystème, « les mafias balkaniques sont assez fortes dans le trafic de drogue, la logistique et dans le coup de pression », autrement dit les mesures de rétorsion et d’intimidation, précise-t-il.

William Hippert, chef du Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée (Sirasco) de la police judiciaire française, le confirme : les groupes criminels balkaniques figurent dans le « top 5″ des acteurs impliqués dans le trafic de cocaïne.

Il distingue les clans albanais, qui « travaillent de longue date avec les mafias italiennes » et « sont devenus des associés de bon niveau, depuis une bonne quinzaine d’années », et les clans serbo-monténégrins, qui peuvent être « très violents entre eux » et ont « un potentiel de corruption assez fort ».

« Maison de l’horreur »

Les échanges sur le réseau crypté ont notamment mis en lumière la « guerre ouverte entre les clans de Skaljari et de Kavac », tous deux monténégrins, pour « contrôler le trafic de drogue international de grande ampleur et le trafic d’armes », selon un procès-verbal d’août 2021.

Dans cette guerre, la violence dépasse l’entendement.

Ainsi en témoigne la « maison de l’horreur », en Serbie : ce bunker isolé près de Belgrade était dédié « à la torture et à l’assassinat d’opposants » d’un troisième clan serbe ayant fait allégeance à celui de Kavac, dirigé par Veljko Belivuk, meneur d’un groupe de supporters du Partizan Belgrade, une des deux équipes de football de la capitale.

Un hachoir y servait à broyer les restes des victimes. Sur des photos échangées sur Sky ECC, on voit par exemple Veljko Belivuk et un autre homme, Srdjan Lalic, poser en souriant à côté d’une de leurs victimes.

Jusqu’alors réputé proche du président serbe Alexandre Vucic, Veljko Belivuk a été arrêté en février 2021.

Il comparaît désormais aux côtés de 30 autres personnes dans un procès qui a débuté l’an dernier devant la Cour supérieure de Belgrade, notamment pour sept meurtres aggravés, trafic illégal d’armes, production et trafic de stupéfiants.

Srdjan Lalic, qui revendait en Serbie des téléphones Sky ECC et revendiquait au moment de son interpellation 1 600 utilisateurs, a pour sa part conclu avec le parquet spécialisé en matière de criminalité organisée un accord de repenti.

Il est désormais un témoin clé qui détaille publiquement les crimes commis par le gang mafieux.