"La déforestation ne peut être résolue par le marché seul"

Benoît Leguet, directeur de la mission climat à la Caisse des dépôts et consignations, compare pour EURACTIV.fr les plans américain et européen d’échange de quotas d’émission et expose les enjeux liés à la lutte contre la déforestation.

b1de29939cfa740e9f94ad95b89f1a9c.jpg
b1de29939cfa740e9f94ad95b89f1a9c.jpg

Benoît Leguet, directeur de la mission climat à la Caisse des dépôts et consignations, compare pour EURACTIV.fr les plans américain et européen d’échange de quotas d’émission et expose les enjeux liés à la lutte contre la déforestation.

Pourquoi le projet de loi américain sur le système de marché de quotas d’émission de CO2(cap and trade bill) est-il considéré comme plus complexe que celui mis en place en Europe ?

Tout d’abord, le projet américain fait à peu près mille pages, alors que le système européen repose sur une simple directive. De plus, les États-Unis ont édulcoré les objectifs initiaux  : la réduction des gaz à effet de serre par rapport à 2005 n’est plus que de 17% contre 20% dans le premier jet du texte.

D’autre part, Barack Obama souhaitait que les permis d’émission soient mis aux enchères, ils vont finalement être distribués gratuitement. Enfin, les mécanismes de projets dans le secteur agricole constituent le dernier point modifié au profit des agriculteurs américains. Au départ, le texte prévoyait que la moitié des projets se fasse aux États-Unis, l’autre moitié en Europe.

Les lobbies agricoles se sont opposés à ce premier jet, en exigeant que la majorité des projets agricoles soient réalisés sur le territoire américain. Par conséquent, les exploitants agricoles bénéficieront de nouvelles sources de revenus liées à l’utilisation des marchés du carbone.

Le mémorandum français sur le climat, présenté par la secrétaire d’État à l’Ecologie, Chantal Jouanno, à ses homologues européens le 25 juin, prévoit une prise en charge de la lutte contre la déforestation dès 2012, que pensez-vous de cette proposition ?

Je ne suis pas sûr qu’il faille immédiatement relier la lutte contre la déforestation au marché du carbone. L’afflux de crédits d’émission pourrait déséquilibrer le marché. C’est la grande crainte de la Commission européenne qui redoute une baisse du prix du carbone à tel point que le marché ne servirait plus à réduire les émissions.

Quels sont les enjeux de la lutte contre la déforestation ?

La lutte contre la déforestation joue un rôle majeur dans le changement climatique. Tout le monde ne s’accorde pas sur les chiffres, mais on considère toutefois que la déforestation est responsable de 20% des gaz à effet de serre.

Plusieurs rapports produits par des économistes américains, notamment par Nicolas Stern, indiquent que la lutte contre la déforestation ne coûterait pas cher. Je m’inscris en faux contre cette affirmation. Car l’essentiel de la déforestation n’est pas le fait des multinationales qui abattent des forêts sauvagement. Elle est surtout due aux paysans qui ont besoin de manger. Il sera donc très coûteux d’apporter une compensation financière à ces millions d’exploitants.

Quels seraient les moyens les plus appropriés pour lutter contre la déforestation ?

La  première priorité consiste à trouver des fonds. La seconde renvoie à la façon dont on les lève  : faut-il le faire avec le marché ou par le biais de contributions volontaires ? L’approche de marché nécessite de prouver que les projets sont additionnels. Ce point est majoritairement critiqué par les tenants d’une contribution volontaire, selon lesquels l’additionnalité est impossible à prouver, entraînant de fait le financement de projets qui n’auraient pas dû avoir droit à des crédits.

Mais mettre en place un fonds administré ne résout pas ces problèmes. On se posera là aussi la question de la pertinence de l’utilisation des capitaux. Il existe bien sûr des risques de corruption, ainsi que l’affectation de financements à des projets qui n’en ont absolument pas besoin. Dire qu’il faut mettre en place un fonds parce que l’approche par le marché génère de la filouterie est un raisonnement un peu court.

Une solution intermédiaire peut être trouvée. La déforestation ne peut être traitée par le seul biais du marché : il faut également un fonds qui cible l’agriculture et la forêt de manière conjointe.