La crédibilité de la presse européenne menacée [FR]

A l’Est comme à l’Ouest de l'Europe, les médias sont en passe de perdre leur crédibilité, ont souligné plusieurs journalistes et universitaires lors d’une conférence les 5 et 6 décembre à Sofia. Un reportage d'EURACTIV depuis la capitale bulgare.

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A l’Est comme à l’Ouest de l’Europe, les médias sont en passe de perdre leur crédibilité, ont souligné plusieurs journalistes et universitaires lors d’une conférence les 5 et 6 décembre à Sofia. Un reportage d’EURACTIV depuis la capitale bulgare.

Organisée par l’édition bulgare du journal « Le Monde Diplomatique », la conférence, dédiée au développement des médias en Europe de l’Est après 1989, a réuni des journalistes renommés d’Europe centrale et orientale ainsi que d’éminents représentants de médias francophones en France et en Belgique.

Si le sujet principal était la situation des médias en Europe de l’Est, un grand nombre d’intervenants ont signalé que le déclin des normes journalistiques était également une triste réalité dans les pays occidentaux.

« Dis-moi comment va ta presse, je te dirai comment se porte ton système démocratique », a résumé Christian Casteran, journaliste français et ex-rédacteur en chef de la revue francophone « Regard », de 2003 à 2005 à Bucarest.

Pouvoir et contre-pouvoir

Comme la quasi-totalité des intervenants, M. Casteran a mis en évidence le mélange de pouvoir et de contre-pouvoir. Beaucoup de médias sont passés dans les mains d’oligarques et d’hommes politiques proches du gouvernement, a-t-il souligné, ce qui empêche le journalisme de jouer son rôle de contre-pouvoir. En conséquent, en Roumanie comme à l’Ouest ou aux Etats-Unis, c’est le « journalisme de communication » qui prend le dessus. On s’adresse d’avantage à des consommateurs qu’à une opinion publique et à des citoyens concernés, a affirmé M. Casteran.

L’information est un « bruit »

Corina Vassilopoulou, du Kyriakatiki Eleftherotypia, a relevé que depuis 1989 les tirages de la presse quotidienne en Grèce sont tombés de 1,1 million à 276 770 exemplaires par jour. Ainsi, la Grèce est devenue le pays européen avec le plus faible pourcentage de lecteurs de journaux, mais également le pays où les gens passent le plus de temps devant la télévision en moyenne : quatre heures et demie par jour. Les programmes, même dans le haut de gamme de l’actualité et des commentaires, et la façon dont les chaînes invitent les intervenants à l’affrontement, réduit l’information à un « bruit », a-t-elle fait remarquer.

« Machine abêtissante »

D’après Judit Morva, professeur en Hongrie, la liberté de la presse a aussi libéré une « machine abêtissante » qui reflète la vie politique du pays tout autant qu’elle l’influence. Ce qui caractérise la société hongroise aujourd’hui, c’est précisément la dépolitisation massive de la majorité de la population, affirme Mme Morva. D’après elle, tout comme dans d’autres pays européens, les recettes publicitaires justifient ces choix rédactionnels. La tendance « lourde » depuis 1990 est à la montée de la presse populaire et au recul de la presse d’information et d’analyse, a-t-elle expliqué.

Journalistes en danger

Des intervenants bulgares ont attiré l’attention sur les méthodes violentes par lesquelles les journalistes « récalcitrants » sont réduits au silence ou obligés de changer de métier parce qu’ils ont refusé de se plier aux exigences de leurs patrons ou ont dénoncé des cas de corruption dans les hautes sphères. Velislava Dareva, une éminente journaliste bulgare, qui elle-même a été victime d’attaques physiques violentes, a affirmé que pendant les années de transition, pas moins de 70 journalistes bulgares ont subi ce genre d’attaques. 

« Je sais ce que c’est que de reprendre conscience en baignant dans son propre sang », a témoigné Mme Dareva, exprimant son profond pessimisme quant à la capacité de la profession à faire face à l’impunité du système oligarque et mafieux qui dirige ces attaques. « Nous manquons de solidarité. Il y a en Bulgarie je ne sais combien d’associations journalistiques qui ne font rien », a-t-elle regretté.

Aide insuffisante

Selon Enes Musabasic, journaliste à la chaîne de télévision BHT 1 à Sarajevo (Bosnie-Herzégovine – BiH), on ne peut malheureusement pas encore réellement parler de transition dans la sphère médiatique en BiH, 13 ans après la fin du conflit armé. L’obstruction des pouvoirs publics afin de garder les journaux sous contrôle en est selon lui la raison principale. Par ailleurs, les frontières ethniques sont toujours en place et les médias sont séparés selon trois pôles ethniques : bosniaque, serbe et croate. Troisièmement, l’aide internationale est trop faible, selon M. Musabasic.

« Un certain nombre d’analystes des médias considèrent que la communauté internationale a cessé trop tôt d’aider les médias de BiH et n’a donc pas terminé le travail entamé », a affirmé le journaliste de Sarajevo.

Atmosphère de lynchage

La journalise serbe Marina Rakic de l’agence BETA a dressé un portrait accablant de la « tabloïsation » de la presse en Serbie après 2000, qui selon de nombreux analystes et journalistes, a contribué à la création de l’atmosphère dans laquelle le Premier ministre Zoran Dzindzic a été assassiné en mars 2003. « En effet, les clans des criminels ont crée à travers des médias, en général à travers la presse écrite, l’atmosphère de lynchage avant son assassinat », a affirmé Mme Rakic. 

« Très souvent, il n’est pas clair qui sont les propriétaires des tabloïds. Souvent, ce type de journaux paraissaient seulement en période de campagne électorale, et furent fermés après les élections, comme ce fut le cas en 2007/2008, ce qui tend à confirmer la thèse officieuse que leur seule raison d’être était les élections et le soutien à une certaine opinion politique », a expliqué la journaliste serbe.

Absence de règles

Pavllo Cicko, de l’Université Fan S. Noli a remarqué que dans son pays, l’Albanie, aucun des journaux actuels n’est autofinancé, et que tous leurs bilans étaient fictifs. Il a expliqué que leurs propriétaires assument ces pertes sur la base de leurs autres affaires, qui, elles, sont rentables. Les journaux se vendent sous le prix de production, et comme ils sont subventionnés, ils ne peuvent être indépendants, a souligné Mr. Cicko. En servant les intérêts de la politique, les propriétaires de journaux attendent une récompense économique. Les principaux problèmes en Albanie sont l’inexistence ou le manque d’observation de la réglementation en vigueur, ainsi que la pénurie de vrais professionnels. 

L’information internationale sacrifiée

Serge Halimi, rédacteur en chef au Monde Diplomatique, a quant à lui présenté la traduction en bulgare de son récent livre « Les nouveaux chiens de garde », actuellement réactualisé et qui a connu un fort succès en librairie, malgré l’indifférence des relais médiatiques en France, en particulier la télévision. M. Halimi a vivement critiqué le paysage médiatique en France et les relations du président Sarkozy avec les patrons des médias. Il s’est également attaqué à  la tendance des médias français de transformer les politiciens en « people », de s’intéresser à leur passé, à leur devenir, à leur vie privée, mais de moins en moins à leurs projets et à leurs programmes.

M. Halimi a mis en évidence le sacrifice croissant de l’information internationale dans les médias français, les seuls événements internationaux à même d’être représentés étant davantage axés sur une nouvelle très forte, basée sur l’émotion, et non sur le savoir et la réflexion. Il a aussi affirmé que le nombre de correspondants français n’a cessé de diminuer dans les pays étrangers.

« On a vu les conséquences de ce genre d’attitude pendant la guerre au Kosovo, on l’a vu en Irak, et on le verra demain ailleurs », a prévenu M. Halimi.