La classe moyenne bulgare veut un État « normal »

La dirigeante d’entreprise Sasha Bezuhanova a l’impression qu’elle est revenue vingt ans en arrière, lors de l’effondrement du régime communiste bulgare.

EURACTIV.fr / Reuters
Sasha Bezuhanova.jpg
Sasha Bezuhanova.jpg

La dirigeante d’entreprise Sasha Bezuhanova a l’impression qu’elle est revenue vingt ans en arrière, lors de l’effondrement du régime communiste bulgare.

À 50 ans, Sasha Bezuhanova redescend dans la rue aux côtés de milliers d'autres manifestants pour protester contre la corruption endémique dans le pays. Et demander la démission du nouveau gouvernement socialiste.

 

Pointant du doigt un arbre au centre du quartier gouvernemental où se rassemblent les manifestants chaque soir, Mme Bezuhanova a déclaré :

 

« Mon mari et moi nous tenions près de cet arbre en 1990 avec notre petite fille pour exiger démocratie et réformes. À présent, elle a 24 ans et étudie à la London School of Economics. Elle est de retour pour les vacances d'été et manifeste avec nous.

 

« Nous sommes ici pour les mêmes raisons qu'en 1990, mais avec un peu plus de sagesse. »

 

État à parti unique en faillite il y a 23 ans, la Bulgarie est devenue une économie de marché ouverte et stable, bien ancrée dans l'UE et l'OTAN.

 

Six ans après son adhésion à l'UE, elle reste toutefois le pays le plus pauvre et l'un des plus propices à la corruption. Les salaires mensuels moyens restent bloqués aux alentours de 400 euros.

 

Vivre dans un pays européen « normal »

 

Les manifestants sont jeunes et instruits. Ils ont beaucoup voyagé et sont profondément déçus de la classe politique incompétente, opaque, corrompue et incapable de satisfaire leur demande principale : vivre dans un « pays européen normal ».

 

Plusieurs premiers ministres se sont succédé en passant de l'ancien roi de Bulgarie Siméon de Saxe-Cobourg Gotha (contraint à l'exil en 1946 par les communistes soutenus par Moscou) à son ancien garde du corps Boiko Borissov. Ces successions ont favorisé des réformes, mais n'ont pas permis de maîtriser les gangs criminels qui contrôlent toujours certains pans de l'économie.

 

« Nous mettons actuellement en péril la voie de la Bulgarie vers la démocratie européenne. Les gens qui se soucient du pays doivent se lever et dire que trop, c'est trop », a soutenu Mme Bezuhanova.

 

Élégante et parlant couramment l'anglais, elle met en valeur l'image de la nouvelle Bulgarie. Cette dirigeante d'entreprise a transformé le pays en l’un des principaux centres de technologie de l'information pour le géant américain Hewlett-Packard. Quelque 5 000 personnes sont employées à Sofia.

 

Inspirée par l'énergie et la détermination des manifestants, elle a quitté le département des marchés émergents chez Hewlett-Packard afin de lancer un forum en ligne, MoveBG. L'objectif est de générer des idées et de proposer des politiques sur la modernisation de la Bulgarie.

 

Le slogan du forum, « Bulgaria can », s'inspire de celui de la campagne électorale du président Barack Obama : « Yes we can ».

 

Participation de la classe moyenne

 

Chaque soir depuis sept semaines, les manifestants défilent le long de la « route de brique jaune » à Sofia, passent devant les bâtiments de l'ancien gouvernement communiste et les églises orthodoxes, pour arriver au parlement.

 

Ils passent devant des bars en plein air et des restaurants grouillant de clients par un soir d'été étouffant, des banques étrangères et des hôtels-boutique. Tous ces monuments témoignent d'une nouvelle Bulgarie hédoniste et capitaliste, dans laquelle certains prospèrent et d'autres luttent pour joindre les deux bouts.

 

Les protestataires communiquent grâce aux réseaux sociaux et n'ont aucun chef de file, comme lors des manifestations antigouvernementales en Turquie et ailleurs. Mais en Bulgarie, les protestations sont généralement pacifiques et la police n'a pas utilisé de gaz lacrymogènes ou de canon à eau.

 

Les manifestants poursuivront leur rassemblement quotidien jusqu'à la démission de la coalition bipartite du premier ministre, Plamen Oresharski. Peu importe si les élections conduisent probablement à un nouveau gouvernement composé des mêmes partis discrédités.

 

« C'est une révolution de la classe moyenne. Nous sommes plus forts parce que nous payons des impôts et nous savons ce que nous voulons », a affirmé le compositeur Viktor Stoyanov (35 ans).

 

L'influence économique grandissante de la Russie, surtout dans le secteur énergétique, préoccupe également les manifestants. Ils ont accueilli favorablement le soutien moral de l'UE dans leur impasse avec le gouvernement Oresharski.

 

« Ce qu'il se passe ici, c'est un jeu géopolitique. Si l'UE ne nous soutient pas, elle perdra vraiment la Bulgarie. L'influence de la Russie sera de plus en plus forte », a constaté M. Stoyanov.

 

Le précédent gouvernement ; de centre-droit, a chuté en février après des manifestations contre le faible niveau de vie et les factures salées des services publics. Les manifestations actuelles n'ont toutefois pas trait à l'économie.

 

Selon Georgi Kadiev, un avocat du parti socialiste au pouvoir (BSP), elles concernent la moralité. Le BSP découle du parti communiste qui avait fait de la Bulgarie l'allié le plus loyal de Moscou dans l'Union soviétique.

 

« Mes collègues ont dit que les manifestants se fatigueraient, qu'ils se rendraient à la mer, mais ce n'est pas le cas. Ils se radicalisent de plus en plus », a-t-il ajouté. Il estime que le gouvernement devrait promettre des élections anticipées l'année prochaine en échange de la fin des manifestations.

 

L'avocat est l'une des rares voix dissidentes au sein du BSP.

 

Les manifestations ne sont pas universelles

 

M. Kadiev s'inquiète également du retour de slogans utilisés par certains manifestants à propos du BSP (« red trash »). Ils rappellent la polarisation des années 1990 lorsque la Bulgarie ne savait pas encore si elle rejoindrait l'Occident ou reviendrait à un régime autoritaire.

 

Des politologues avertissent également que les manifestants, aisés et résidant à Sofia, ne représentent pas tous les Bulgares. Tous les jeunes professionnels ne soutiennent pas les manifestations.

 

Nadia Hadjova est une avocate britannique de 41 ans qui a étudié aux États-Unis. Elle a participé aux manifestations en 1990 parce que le choix portait sur la démocratie ou le communisme. Elle se demande pourquoi les manifestants d'aujourd'hui n'ont pas utilisé les urnes.

 

Dans un pays accro aux théories du complot, les manifestants seraient manipulés et payés par le parti de centre droit (GERB) de Boiko Borissov, dans l'opposition et qui veut revenir au pouvoir. Le GERB et les manifestants nient ces accusations.