La cheffe de la diplomatie européenne cherche ses marques face à la tornade Trump

Près de cinq mois après sa prise de fonction à la tête de la diplomatie européenne, Kaja Kallas reconnaît que le démarrage fut chaotique, sous les coups de boutoir de Donald Trump qui a fait voler en éclats l'ordre mondial.

EURACTIV France avec AFP
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Ancienne Première ministre de l'Estonie, État balte voisin de la Russie, Kaja Kallas, 47 ans, a été choisie par les dirigeants des Vingt-Sept en particulier pour son soutien sans failles à Kiev face à l'invasion russe. [UE 2024/Jennifer Jacquemart]

Près de cinq mois après sa prise de fonction à la tête de la diplomatie européenne, Kaja Kallas reconnaît que le démarrage fut chaotique, sous les coups de boutoir de Donald Trump qui a fait voler en éclats l’ordre mondial.

« Chaque matin, vous vous réveillez et vous vous dites : « Est-ce que je regarde, est-ce que je regarde? Bon, que s’est-il passé? » », raconte-t-elle à l’AFP, faisant mine de se tourner vers son téléphone portable.

« C’est fou. »

Ancienne Première ministre de l’Estonie, État balte voisin de la Russie, Kaja Kallas, 47 ans, a été choisie par les dirigeants des Vingt-Sept en particulier pour son soutien sans failles à Kiev face à l’invasion russe.

Critique farouche du Kremlin, elle a plaidé tout au long de sa carrière pour une OTAN forte et des liens étroits entre l’Europe et les États-Unis.

Mais en l’espace de quelques mois seulement, Donald Trump a bousculé toutes ces certitudes : il a remis en cause le soutien américain à l’Ukraine, s’est rapproché de la Russie et a laissé planer le doute sur le devenir de l’Alliance, socle de la sécurité européenne depuis des décennies.

Pour Kaja Kallas, le constat est clair : un point de non-retour a été atteint.

« C’est comme si vous cassez un vase: vous pouvez le recoller, mais ce ne sera plus jamais le même vase », explique-t-elle depuis son bureau situé au 12e étage du Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles.

« J’ai le même sentiment avec la situation actuelle : on peut essayer de recoller les morceaux mais la confiance est entamée, ce n’est plus pareil. »

« Trop dogmatique »

Au moment où le monde entier tente — dans la douleur — de s’adapter à cette nouvelle Maison-Blanche imprévisible, Kaja Kallas a dû, elle aussi, recalibrer son rôle.

Donald Trump est ouvertement hostile à l’Union européenne et a pris soin de tenir le bloc à l’écart des discussions en cours pour tenter de mettre fin au conflit en Ukraine.

L’ancienne dirigeante estonienne en a fait l’amère expérience lorsqu’elle s’est rendue à Washington en février et que son rendez-vous avec Marco Rubio, chef de la diplomatie américaine, a été annulé à la dernière minute. Elle assure cependant avoir des relations « très amicales » avec son homologue après une série de rencontres et d’échanges téléphoniques.

Face à cette nouvelle donne américaine, l’Europe avance parfois en ordre dispersé, comme lorsque ses poids lourds comme la France et le Royaume-Uni, ancien État membre de l’UE, prennent les rênes pour imaginer les scénarios possibles en cas de fin des hostilités en Ukraine.

Pour Kaja Kallas, ces « coalitions des volontaires » ont un vrai rôle à jouer, mais elle met en garde contre le risque que l’UE ne boxe dans une catégorie inférieure à la sienne.

« Nos adversaires n’aiment pas l’Union européenne parce que nous sommes forts quand nous agissons ensemble », affirme-t-elle. « Quand nous parlons d’une seule voix, cela fait une différence. »

Le poste de Haut représentant pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité de l’UE, selon la terminologie officielle, a souvent été décrit comme un poste impossible, tant les Vingt-Sept aiment faire entendre chacun leur petite musique en matière de politique étrangère.

« Les États membres ne veulent pas qu’elle donne le ton, qu’elle dirige. Ils veulent juste un autre bureaucrate », avance un diplomate s’exprimant sous couvert d’anonymat. « Quelle que soit la personne choisie, elle fera face à un barrage de critiques. »

Première ex-cheffe de gouvernement à occuper ce poste, elle a tenté d’utiliser ce levier pour imposer son style, ce qui a parfois provoqué des crispations à Bruxelles.

« Elle est souvent trop dogmatique, trop têtue, cela l’empêche d’avoir une vue d’ensemble », déplore un autre diplomate.

« Petites querelles »

Kaja Kallas a touché du doigt les limites de son pouvoir lorsqu’elle a tenté, en vain, de rallier les États membres du bloc autour d’un paquet de 40 milliards d’euros pour renforcer le soutien militaire à l’Ukraine.

Face aux réticences de plusieurs poids lourds, dont la France ou l’Italie, elle a revu ses ambitions à la baisse, en plaidant pour deux millions d’obus d’artillerie.

« Le plus frustrant, ce sont les petites querelles entre les institutions européennes », estime-t-elle.

Malgré les moments de frustration, bien réels, la cheffe de la diplomatie européenne juge que les bouleversements provoqués par le retour de Donald Trump au pouvoir sont aussi porteurs d’espoir.

« C’est stimulant pour nous: nous voyons tous les pays frapper à notre porte », explique-t-elle. « Tout le monde a les yeux tournés vers l’Europe parce que nous sommes le partenaire crédible, fiable et prévisible. Pour nous, c’est une occasion d’accroître notre pouvoir géopolitique. »

Doit-elle vraiment se préparer à un « job impossible » pendant les cinq années à venir?

« J’essaye de faire au mieux et j’espère que ce sera suffisant », explique-t-elle.

« C’est clair que c’est difficile… mais reposez-moi la question dans 55 mois ! »