La Bulgarie, une très secrète productrice de munitions pour l'Ukraine

La Bulgarie fournit à Kiev une grande quantité de munitions depuis le début de la guerre, une réalité dont le gouvernement bulgare est bien loin de se vanter.

/ EURACTIV Bulgarie
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L’industrie de l’armement bulgare se révèle aujourd’hui être l’une des plus importantes sources de munitions de type soviétique pour l’armée ukrainienne. [SHUTTERSTOCK/Stoyan Yotov]

La Bulgarie fournit à Kiev une grande quantité de munitions soviétiques depuis le début de la guerre, une réalité dont le gouvernement bulgare est bien loin de se vanter.

Selon des experts, la Bulgarie a jusqu’à présent fourni à l’Ukraine, par l’intermédiaire de négociants, des munitions et des armes pour un montant d’un milliard d’euros au minimum.

L’industrie bulgare de l’armement a toujours su tirer profit des conflits de la région, dans laquelle l’usage d’armes soviétiques est légion. En effet, les sociétés d’armement du pays produisent des munitions pour les armes soviétiques, ainsi que d’autres outils spécifiquement développés pour ces armes.

L’industrie de l’armement bulgare se révèle aujourd’hui être l’une des plus importantes sources de munitions de type soviétique pour l’armée ukrainienne.

La guerre en Ukraine, « meilleures années de l’industrie militaire »

Cependant, la vente directe d’armes à l’Ukraine pose un problème à la plupart des partis bulgares.

En effet, les sondages montrent que près de 30 % des Bulgares soutiennent directement la Russie dans ce conflit, que la moitié d’entre eux nourrissent de forts sentiments pro-russes, vestiges du régime communiste totalitaire, et que 70 % de la population estiment que l’envoi d’armes implique directement la Bulgarie dans le conflit.

Dans le même temps, les entreprises d’armement du pays, dont les plus importantes appartiennent à l’État, réalisent d’énormes bénéfices et embauchent à tour de bras. Des villes comme Sopot, Karlovo et Kazanlak, où se trouvent les usines, en profitent très largement.

Alexander Mihailov, ancien directeur exécutif de l’entreprise publique Kintex, via laquelle transitent les exportations d’armes de la Bulgarie, confirme les chiffres records des exportations bulgares cette année.

À titre de comparaison, il donne l’exemple des exportations de produits d’armement bulgares en 2016 et 2017 alors que se déroulaient des opérations militaires en Syrie, en Libye et au Yémen. « Lorsqu’il y a un conflit armé international, il y a toujours une augmentation du recours aux produits liés à la défense », a expliqué M. Mihailov à EURACTIV Bulgarie avant d’ajouter que les permis d’exportation d’armes qui ont été délivrés par l’État durant cette période s’élevaient à un total de 1,1 à 1,3 milliard d’euros.

M. Mihailov a précisé que, depuis le début de la guerre en Ukraine, les permis d’exportation d’armes représentaient plus de 2 milliards d’euros. « Donc jusqu’à présent, nous avons eu une augmentation de 100 % par rapport aux années de pointe pour l’entreprise. Cette année pourrait se terminer sur une augmentation des ventes de 150 %, voire 200 %, par rapport aux meilleures années de l’industrie militaire, ce qui génère des revenus importants pour l’économie bulgare et le budget de l’État en temps de crise », a indiqué M. Mihailov.

Le ministère bulgare de l’Économie, qui est directement responsable des autorisations d’exportation, a indiqué à EURACTIV Bulgarie qu’il avait besoin de davantage de temps pour communiquer des données.

Un double langage cocasse

Les ventes records d’armes bulgares sont un succès économique dont les forces politiques pro-russes du pays préfèrent ne pas se vanter. Le président bulgare Rumen Radev, à la tête d’un gouvernement intérimaire, qualifie de « bellicistes » les responsables politiques qui veulent que la Bulgarie commence à envoyer officiellement des armes à Kiev afin de se rallier aux Occidentaux.

Le Parti socialiste bulgare (Bulgarska sotsialisticheska partiya, BSP) et le parti radical pro-russe Renaissance (Vazrazhdane) sont contre l’envoi officiel d’armes. Cependant, aucun de ces partis ne mentionne l’effet positif que semblent avoir les exportations d’armes sur l’économie.

En avril, l’ancien Premier ministre bulgare Boyko Borisov, dont le parti Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie (Graždani za evropejsko razvitie na Bǎlgarija, GERB) a remporté les dernières élections, a annoncé qu’il était convaincu que Sofia exportait des armes vers l’Ukraine.

« Je suis convaincu que des armes sont exportées vers l’Ukraine. Nous ne sommes pas contre cela, nous sommes contre le double langage du parlement. Après l’attaque de [Vladimir] Poutine en Ukraine, c’est la seule façon d’arrêter cela », avait commenté M. Borisov le 21 avril dernier.

De fait, ce « double langage » conduit à une situation quelque peu cocasse : d’un côté, des volontaires américains du bataillon étranger en Ukraine se félicitent d’avoir neutralisé des véhicules blindés russes à l’aide des exceptionnels lance-grenades antichars bulgares, tandis que, de l’autre côté, la plupart des dirigeants politiques bulgares nient catégoriquement cette réalité.

Au début de l’année, le parlement bulgare a décidé que la seule aide militaire qui serait accordée à l’Ukraine était la réparation des chars ukrainiens en Bulgarie. Une décision dont les autorités de Kiev n’ont en réalité même pas bénéficié.

Le circuit de vente des armes bulgares en Ukraine

Dans les faits, les fabricants et marchands d’armes bulgares vendent leurs produits principalement en Pologne et en Roumanie, où les armes sont ensuite expédiées vers l’Ukraine.

« Ce qui est clair, c’est que les volumes d’exportation vers la Pologne ont considérablement augmenté », a déclaré l’ancien responsable de Kintex, ajoutant que l’aéroport de Rzeszów en Pologne, qui se trouve à environ 70 km de la frontière ukrainienne, constitue la principale plate-forme logistique.

« Ce n’est pas un hasard si les États-Unis ont installé des systèmes de défense aérienne Patriot dans cet aéroport. Durant les 120 premiers jours de la guerre en Ukraine, il y a eu 60 vols cargo avec des armes depuis les aéroports bulgares vers Rzeszow. La capacité moyenne de fret est d’environ 70-80 tonnes par avion », a-t-il ajouté.

Cependant, les médias bulgares ont à plusieurs reprises fait état de vols d’avions-cargos ukrainiens directement depuis les aéroports bulgares.

« Il doit être clair que la Bulgarie en tant que pays ne fournit pas d’armes à l’Ukraine aux frais du budget de l’État ou par l’intermédiaire de l’armée, contrairement aux fabricants et commerçants privés qui exportent de grandes quantités d’armes vers les pays d’Europe centrale. Avant la guerre en Ukraine, ces pays n’étaient pas clients des entreprises bulgares. Il est donc raisonnable de penser que les fabricants et les négociants bulgares exportent des armes vers les pays d’Europe centrale, qui sont revendues à l’Ukraine », déclare M. Mihailov.

Il ajoute également que, d’un point de vue logistique, personne ne peut livrer d’armes directement à Kiev à l’heure actuelle, car aucun avion ne peut circuler dans son espace aérien, et pour ce qui est des ports, ils sont encerclés par la marine russe et minés par les garde-côtes ukrainiens.

« Les livraisons ne peuvent pas se faire par air et par eau, il reste donc le transport terrestre, qui se fait par la Pologne et la Roumanie », dans le plus grand secret pour éviter la détection par satellite, a expliqué M. Mihailov.

Avec, au loin, la chance peut-être un jour que les choses changent : il y a une semaine, les partis politiques GERB et Bulgarie démocratique (Demokratichna Balgariya, DB) ont déposé deux propositions distinctes au parlement pour que la Bulgarie aide l’Ukraine en lui fournissant des armes lourdes, notamment des avions et des systèmes de missiles.

[Edité par Théo Bourgery-Gonse]