La Bulgarie et la Macédoine du Nord signent un protocole bilatéral mais la voie vers l’UE est loin d’être toute tracée

La Macédoine du Nord et la Bulgarie ont signé dimanche un protocole bilatéral, élément essentiel dans le cadre des négociations d'adhésion à l'UE.

/ EURACTIV Bulgarie / exit.al
Open Balkans Summit in Ohrid, North Macedonia
Le Premier ministre de Macédoine du Nord Dimitar Kovacevski (G) et le Premier ministre d’Albanie Edi Rama (D) lors du Sommet « Open Balkan » à Ohrid, en République de Macédoine du Nord, le 8 juin 2022. [EPA-EFE/GEORGI LICOVSKI]

La Macédoine du Nord et la Bulgarie ont signé dimanche (17 juillet) un protocole bilatéral, élément essentiel dans le cadre des négociations d’adhésion à l’UE. Cette signature ouvre la voie à une première conférence intergouvernementale qui doit avoir lieu en début de semaine.

Malgré cette étape historique, la voie est loin d’être toute tracée.

Après une semaine de manifestations marquées par des éruptions de violence, des conflits ethniques et des accusations d’ingérence étrangère visant à déstabiliser la région, 68 députés sur 120 ont voté en faveur de la proposition française au parlement macédonien samedi (16 juillet). Il n’y a pas eu d’abstention ni vote contre, et l’opposition — farouche opposante à la proposition — a boycotté le parlement.

Ensuite, les ministres des Affaires étrangères des deux pays ont signé le protocole. Les délégations de Skopje et de Tirana se rendront à Bruxelles en début de semaine pour leur première conférence intergouvernementale, qui marquera l’ouverture officielle de l’ensemble des chapitres à aborder avant de pouvoir adhérer officiellement à l’UE.

« La Bulgarie soutient fermement l’intégration européenne de la République de Macédoine du Nord et de l’Albanie. Nous leur souhaitons de réussir sur la voie qu’ils souhaitent emprunter depuis longtemps », a déclaré Mme Genchovska dimanche après avoir signé le protocole avec M. Bujani à Sofia, à l’issue de la deuxième réunion de la Commission intergouvernementale mixte de Bulgarie et de Macédoine du Nord.

Pas de reconnaissance bulgare de la langue officielle macédoine

Le contenu du protocole n’a pas été rendu public mais devrait l’être dans les prochains jours. Le document d’une dizaine de pages comporte des mesures et des échéances spécifiques dans les relations entre Sofia et Skopje, principalement pour régler leurs différends historiques. Leur mise en œuvre dépendra de la rapidité avec laquelle Skopje se rapprochera de l’UE, et le processus sera suivi par la Commission européenne.

Toutefois, la Bulgarie n’a pas souhaité revenir sur sa position concernant la langue officielle de la Macédoine du Nord.

Selon Mme Genchovska : « Nous nous conformons pleinement à la décision de l’Assemblée nationale. Comme vous le savez, dans ses relations bilatérales avec la République de Macédoine du Nord, la Bulgarie ne reconnaît pas leur langue officielle. Toutefois, cela est un peu trop spécifique pour les 26 autres États membres de l’UE, car ils ont leur position et nous ne pouvons en aucun cas les obliger à accepter notre position officielle », a-t-elle expliqué.

La Bulgarie publiera une déclaration unilatérale dans laquelle elle se prononcera sur la langue officielle de la Macédoine du Nord, tandis que la Commission intergouvernementale devrait publier une déclaration sur le droit à la dissidence de la Bulgarie.

Un long chemin à suivre

Malgré l’enthousiasme suscité par les dernières nouvelles à Bruxelles et dans la région, il faudra peut-être encore une décennie, voire plus, avant que les deux pays n’entrent dans l’Union. Un certain nombre de problèmes doivent être résolus et une série de réformes doivent être entreprises pour mettre les deux pays en conformité avec les normes européennes en matière d’État de droit, de liberté des médias et dans des domaines tels que l’environnement, l’énergie et l’agriculture.

L’une des dispositions de la proposition française prévoit notamment que les Bulgares soient inclus en tant que minorité dans la Constitution macédonienne. Alors que l’adoption de la proposition nécessitait une simple majorité, pour une modification de la Constitution, une majorité des deux tiers est nécessaire, ce qui n’est pas possible actuellement.

Le groupe d’opposition VMRO-DPNE, dirigé par Hristijan Mickoski, a non seulement boycotté le vote mais a tenu une conférence de presse avec 44 députés peu après pour annoncer qu’ils n’accepteraient jamais de modifier la Constitution.

« Nous ne bougerons pas d’un millimètre de cette décision. Il n’y a pas de retour en arrière parce que tout ce que nous avons est derrière nous, notre dignité, notre honneur, et notre Macédoine », a déclaré M. Mickoski, appelant également à de nouvelles élections et à la poursuite des manifestations qu’il a qualifiées de « volonté du peuple ».

L’Albanie, « victime » d’un blocus

Le Premier ministre albanais Edi Rama, fervent partisan de la proposition française, s’est dit heureux que « la prise d’otage absurde de l’Albanie soit terminée ». En effet, le sort de l’Albanie a été lié à celui de la Macédoine du Nord tout au long du processus d’adhésion, d’où les frustrations de Tirana face au veto bulgare.

« Il a fallu trois longues années depuis la décision du Conseil d’ouvrir la voie aux négociations pour que la série d’obstacles artificiels dressés devant l’Albanie disparaisse complètement… Ces défis extraordinaires ont mis à l’épreuve non seulement le gouvernement, mais aussi notre caractère en tant que pays, en tant que communauté de personnes et en tant que majorité au pouvoir, bien sûr », a-t-il écrit.

À l’instar de M. Rama, les Albanais de souche vivant en Macédoine du Nord se sont également montrés globalement favorables à la proposition.

Xhelal Neziri, journaliste et analyste a déclaré que l’Albanie « a été une victime dans ce blocus, elle n’a ni créé le problème ni pu faire quoi que ce soit pour le résoudre » et a ajouté que le découplage des deux pays comme le demande M. Rama n’est pas une bonne idée.

« Ce découplage a été considéré comme une étape dangereuse, car dans ce cas, cela créerait des frustrations parmi les Albanais de souche de Macédoine du Nord, qui représentent environ un tiers de la population. »

Il explique que ces questions constituent un risque pour la sécurité intérieure de la Macédoine du Nord, tout en rappelant le dangereux conflit interethnique de 2021. Des combats ont éclaté entre les Albanais de souche et les forces de sécurité macédoniennes et si la paix s’est maintenue, les tensions au sujet des droits et de la représentation demeurent.

En ce qui concerne le soutien de M. Rama à la proposition, M. Neziri a déclaré que cela a donné l’impression à certains Macédoniens qu’il était anti-macédonien.

« Ce récit a été construit précisément par les forces politiques qui voulaient miner le soutien à cette proposition. M. Rama en était également conscient, mais il semble qu’il n’ait même pas pensé à l’effet qu’elle crée dans le pays voisin : il cherchait une récompense bien méritée de la part de l’UE », a-t-il conclu.

Période tumultueuse en Bulgarie

En outre, le fait est que la proposition n’a été approuvée qu’à la majorité simple, sans la présence de l’opposition, et puisque des tâches plus difficiles nous attendent, cela va poser des problèmes.

Meto Koloski, de la Diaspora macédonienne unie, a déclaré qu’après 17 longues années d’attente, leurs progrès au sein de l’UE dépendent désormais de « la version de l’histoire de la Bulgarie, qui inclut le négationnisme et le révisionnisme, ce qui sapera la stabilité de l’UE ».

« La Bulgarie connaît une grande instabilité au sein de son gouvernement, et les conditions imposées par la Bulgarie sont le reflet de la politique interne bulgare — qui ne devrait avoir aucune incidence sur l’adhésion de la Macédoine à l’UE », a-t-il poursuivi.

En effet, la Bulgarie a connu une période tumultueuse. Les différends concernant le veto ont entraîné un vote de défiance qui a renversé le gouvernement et qui obligera les citoyens à se rendre aux urnes pour la quatrième fois en moins de 18 mois à l’automne. Bien que le veto soit désormais levé, compte tenu de la proposition française, cette dernière reste impopulaire auprès des citoyens qui, pour la plupart, ne sont pas favorables à toute concession à Skopje.

En outre, l’incapacité de la Macédoine du Nord à satisfaire à l’exigence d’inclure les Bulgares de souche dans la constitution risque d’ouvrir une autre boîte de Pandore dans les mois ou années à venir.

Pour l’instant, cette bonne nouvelle est la lueur d’espoir dont les deux pays avaient tant besoin après le désastre du récent sommet UE-Balkans occidentaux, où M. Rama et son homologue macédonien sont montés sur scène avec des mines froides et des mots durs. Les dirigeants ont fait la une des journaux après avoir critiqué le manque d’unité du bloc, et le fait que l’Union européenne et les pays de l’OTAN soient « pris en otage » par un seul État, la Bulgarie.

Comme l’a dit M. Rama, « n’oublions pas que ce n’est pas la fin de notre route, mais seulement le début d’une nouvelle étape ».

[Edité par Théo Bourgery]