La baisse des taux de la Banque centrale européenne, pas une si bonne nouvelle ?
La baisse des taux d’intérêt qui devrait être annoncée jeudi (6 juin) par la Banque centrale européenne fait consensus parmi les experts. Toutefois, ce qui se passera par la suite — et ce dont on pourrait se réjouir — reste un sujet de désaccord.
La baisse des taux d’intérêt qui devrait être annoncée jeudi (6 juin) par la Banque centrale européenne (BCE) fait consensus parmi les experts. Toutefois, ce qui se passera par la suite — et ce dont on pourrait se réjouir — reste un sujet de désaccord.
La baisse tant attendue des taux de la BCE — la première depuis 2019 — intervient à un moment où la santé de l’économie européenne suscite de vives inquiétudes.
La faible croissance de la productivité, le ralentissement des investissements, les pénuries de compétences et les politiques industrielles publiques aux États-Unis et en Chine se sont conjugués pour entraîner une quasi-stagnation de la croissance et une baisse de la production industrielle dans la majeure partie de l’Union européenne.
Toutefois, les conséquences de la crise énergétique déclenchée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, et la réponse de la BCE à cette crise, ont sans doute été encore plus importants que tous ces facteurs.
La flambée des prix de l’énergie a conduit la banque à s’engager dans la série de hausses de taux la plus importante de son histoire, portant son taux directeur de niveaux négatifs à un niveau record de 4 % entre juillet 2022 et septembre 2023. Depuis, les taux sont restés stables.
Aujourd’hui, l’inflation a considérablement diminué, le taux global s’établissant à 2,6 % le mois dernier, soit à peine quelques décimales au-dessus du taux cible de 2 % de la banque et bien en deçà du pic de 10,6 % atteint en octobre 2022.
Cette baisse, associée à un contexte macroéconomique défavorable, a conduit de nombreux analystes à insister de plus en plus sur la nécessité de réduire les taux pour stimuler l’investissement et, in fine, la croissance.
Maria Demertzis, économiste et chargée de recherche au sein du think tank Bruegel a expliqué à Euractiv que la baisse des taux de jeudi était probablement attendue depuis plusieurs mois, mais que ce retard était lui-même tout à fait prévisible.
La BCE fait preuve de prudence avant toute prise de décision politique car ses actions « font bouger les marchés », a-t-elle expliqué. Ses dirigeants « doivent être absolument sûrs, voire un peu plus, avant de changer de politique ».
Mme Demertzis a fait remarquer que cette prudence explique la volonté de la BCE de retarder une baisse des taux jusqu’à ce qu’elle ait recueilli de nouvelles données sur les salaires au cours du premier trimestre de cette année, même si la croissance des salaires avait déjà ralenti au cours des trois derniers mois de l’année 2023.
« Ils préfèrent assumer le coût […] de l’attente, plutôt que de prendre le risque de se tromper », a expliqué la chercheuse.
Une baisse des taux que la BCE regrettera ?
Carsten Brzeski, responsable mondial de la recherche macroéconomique chez ING, s’est pour sa part inquiété des dangers potentiels d’une baisse trop précoce.
« Bien que personne n’ait de boule de cristal », a-t-il averti, la baisse des taux de juin « pourrait devenir une baisse que [la BCE] regrettera ».
M. Brzeski a brossé un tableau dans lequel la baisse des taux de jeudi pourrait être suivie d’une forte augmentation du PIB et de la croissance des salaires et d’une hausse des attentes en matière de prix de vente.
Selon lui, cela pourrait déclencher une « spirale salaires-prix », dans laquelle des salaires plus élevés amènent les producteurs à fixer des prix plus élevés, ce qui conduit les employés à exiger de nouvelles hausses de salaire.
Risque de divergence entre l’UE et les États-Unis
Les analystes étaient également partagés quant au risque de voir la politique de la BCE diverger de celle de la Réserve fédérale américaine (Fed) — avertissant en particulier que la décision de diminuer les taux avant la Fed pourrait entraîner une dépréciation de l’euro par rapport au dollar, entraînant ainsi une hausse du coût des importations et, finalement, des prix en général — même si cela peut aider les exportations.
Toutefois, Sander Tordoir, économiste en chef au Centre for European Reform, minimise ce risque.
Il a fait remarquer que la taille de l’économie de la zone euro, associée à la faible réduction de taux (0,25 %) attendue jeudi, signifie qu’il est peu probable que « la zone euro importe beaucoup d’inflation des États-Unis ».
« Je pense qu’il y a une certaine inquiétude, mais je ne pense pas qu’il y ait une véritable panique à ce sujet », a-t-il affirmé.
M. Brzeski a toutefois suggéré que ce n’est pas l’impact sur le taux de change en soi qui inquiète les responsables de la BCE, mais plutôt le fait que l’inflation américaine a eu tendance à devancer l’inflation de la zone euro de trois à six mois ces dernières années.
« Si l’inflation américaine devance réellement l’inflation de la zone euro et si l’inflation américaine revient, cela arrêterait ou empêcherait la Fed de réduire les taux — mais la reflation [reprise de l’inflation] aux États-Unis pourrait également se concrétiser très rapidement dans la zone euro », a-t-il déclaré.
Des réductions des taux supplémentaires ?
Les attentes varient également quant au nombre de baisses de taux qui auront lieu cette année, la plupart anticipant une ou deux baisses supplémentaires après le mois de juin.
Cette prudence reflète les attentes du marché, avec une réduction de moins de 60 points de base prévue en 2024 — ce qui équivaut à deux réductions de 25 points de base plus une possibilité non négligeable d’une troisième.
« Je dois dire que je suis partagé entre deux baisses de taux supplémentaires — septembre et décembre restent notre scénario de base — mais je pense qu’il y a un risque clair que ce soit moins que cela », a déclaré M. Brzeski.
M. Tordoir s’est montré tout aussi prudent. « Je pense qu’ils évalueront vraiment à chaque réunion la dernière série de données qui arrive. Je pense donc que [la prochaine réunion de la BCE en] juillet sera une réunion à chaud. Elle pourrait basculer dans un sens ou dans l’autre. »
Vers une plus grande tolérance à l’incertitude ?
Les analystes sont également en désaccord sur la question de savoir si la BCE doit adapter son modèle de politique à l’avenir, certains craignant que la volonté de la banque de ramener l’inflation à 2 % ne finisse par infliger des dommages inutiles à l’économie européenne.
Mme Demertzis, en particulier, a fait valoir que la volatilité croissante des prix — elle-même largement due à l’instabilité géopolitique croissante — signifie que la BCE devrait permettre une plus grande « tolérance » pour les écarts d’inflation par rapport à son objectif de 2 %.
« La BCE parle beaucoup d’incertitude, mais il faut comprendre que plus le niveau d’incertitude est élevé, plus les marges de tolérance devraient l’être », a-t-elle noté.
M. Brzeski, à l’inverse, a mis en garde contre le fait qu’une telle tolérance pourrait générer une plus grande incertitude sur le marché quant aux décisions futures de la BCE, risquant ainsi de nuire davantage à l’économie européenne.
Selon lui, cela rendrait en fait le processus décisionnel de la BCE « encore plus erratique et encore plus discrétionnaire ».
[Édité par Anne-Sophie Gayet]