L’UE et son ancienne realpolitik libyenne

La conférence internationale convoquée à Paris pour discuter de l’avenir de la « Libye nouvelle » succède à une période, pas si lointaine, où l’Union européenne, comme les États, traitait d’égal à égal avec Kadhafi.

EURACTIV.fr
36f9de7825e65fb81b865890d1b4f010.jpg
36f9de7825e65fb81b865890d1b4f010.jpg

La conférence internationale convoquée à Paris pour discuter de l’avenir de la « Libye nouvelle » succède à une période, pas si lointaine, où l’Union européenne, comme les États, traitait d’égal à égal avec Kadhafi.

Maintenant que les rebelles du Comité National de Transition (CNT) ont pris Tripoli et contrôlent 90% du territoire libyen, les déclarations venant de Bruxelles se multiplient en faveur d’une Libye démocratique. Pourtant, quand le colonel Kadhafi régnait encore, cette même Europe travaillait avec lui.  

60 millions 

Avec parfois quelques réticences, mais pas suffisamment marquées pour faire obstacle au développement des relations. Jusqu’en 2010, les accords existants entre la Libye et l’Union européenne étaient peu nombreux et de portée limitée. La principale collaboration consistait en une aide européenne pour lutter contre le sida dans la région de Benghazi.

En octobre 2010, les relations ont pris une autre dimension avec la signature en octobre 2010 d’un agenda de coopération, une première.

Ce accord portait sur plusieurs domaines comme la santé, l’aide au développement, la modernisation de l’administration et la lutte contre l’immigration illégale vers l’UE. Le tout pour un montant de 60 millions d’euros pour la période 2011-2013.

Où est l’argent ?

Le volet migratoire a toujours occupé une place importante dans les relations entre Bruxelles et Tripoli. Le colonel Kadhafi réclamait 5 milliards de dollars et n’hésitait pas à faire chanter l’UE en menaçant de laisser passer les migrants clandestins.

Il n’a jamais obtenu une telle somme. Mais dans certains pays comme en Suède, la presse s’est demandée ce qu’il est advenu des 60 millions. Interrogée par EURACTIV.fr, la Commission européenne assure qu’aucun transfert d’argent n’avait encore été engagé avant le début des événements libyens. Elle a ajouté que l’accord sera probablement renégocié avec les futures autorités du pays.

« Une forme de démocratie »

Cette coopération reste toutefois marginale par rapport à ce qui était en préparation et aurait dû encadrer la totalité des relations entre la Libye et l’UE. Des minimas démocratiques sont normalement exigés, mais le colonel Kadhafi semble avoir bénéficié d’une indulgence de la part de la Commission européenne.

Dans le document « stratégie pays » pour la période 2011-2013, approuvé en 2010 par l’exécutif européen, le système politique libyen était considéré comme « une forme de démocratie directe dans lequel le pouvoir est détenu par le peuple par sa participation aux congrès locaux ».

 

Recommandations du Parlement

La députée européenne Ana Gomes (Socialistes et démocrates européens, Portugal), présidente de la commission affaires étrangères et s’est chargée de la rédaction des dernières recommandations sur les négociations (20 janvier 2011) s’est dite « frappée » à la lecture du texte du projet de l’accord cadre. « C’était comme si Kadhafi était quelqu’un de respectable ».

Elle précise aussi « que le Parlement européen a eu beaucoup de mal avoir accès au document. Nous n’avons réussi que grâce aux nouvelles compétences du Traité de Lisbonne ».

Tout au long des quatre pages de recommandations, les députés européens ne remettent pas en cause l’accord cadre en lui-même mais ils pointent du doigt les nombreuses faiblesses en ce qui concerne la protection des Droits de l’Homme et les garanties offertes par le régime de Kadhafi. « Le Parlement souhaitait réorienter l’accord vers le soutien à la société civile. »

Dès le début de la révolte, les députés européens ont demandé à l’UE et aux États de s’engager aux côtés des rebelles. La diplomatie européenne a été plus lente au démarrage. Début mars, sa haute représentante, la britannique Catherine Ashton avait refusé de soutenir la demande du Parlement de reconnaitre le CNT avait déclaré que « c’est aux États de prendre la décision ». Depuis, les choses ont changé puisqu’une représentation de l’UE a été ouverte à Benghazi en mai. 

Le reflet des États

La realpolitik menée par l’exécutif européen jusqu’au déclenchement de la révolte n’est pas anodine et elle ne relève pas d’une volonté unique de Bruxelles d’approfondir ses relations avec Tripoli.

L’accord cadre était une demande des États. Ils avaient donné un mandat (par le biais de lignes directrices) aux diplomates européens pour entamer des négociations. « L’Union européenne n’a que le rôle que les États membres veulent bien lui donner » rappelle Fabio Liberti de l’Institut des relations internationales et stratégiques. « Les objectifs étaient fixés par les pays et Kadhafi savait très bien user des divisions européennes ». Le rapprochement de l’UE avec la Libye correspond en effet à la période où les États membres ont fait de même. Un rapprochement ponctué de rencontres au plus haut niveau du sommet. En 2007, sous présidence portugaise, le président de la Commission européenne José Manuel Barroso a par exemple rencontré le colonel Kadhafi.

Le président de la Commission européenne et Mouammar Kadhafi lors du Sommet UE-Afrique en 2007.

Le triptyque européen

L’arrivée au pouvoir du CNT modifie profondément la donne. Les négociations de l’accord cadre ont évidemment été interrompues depuis le début du conflit. Une fois qu’un nouveau gouvernement sera formé, Ana Gomes souhaite que les travaux reprennent, même si elle reconnaît « que ce n’est pas la priorité » des rebelles. 

L’avenir de la Libye va être discuté aujourd’hui lors d’une conférence internationale (60 pays) à Paris. Le Président du conseil européen, Herman Van Rompuy, Catherine Ashton et José Manuel Barroso y assisteront.  

EURACTIV France reviendra sur les nouvelles relations entre l’UE et la Libye (depuis le début de la révolte) dans un article à venir.