L’indignation espagnole dans toute sa ferveur
Loin de s’essouffler, le mouvement contestataire né dans le sillage des élections locales en Espagne élargit sa base et égratigne l’Europe.
Loin de s’essouffler, le mouvement contestataire né dans le sillage des élections locales en Espagne élargit sa base et égratigne l’Europe.
Ils avaient promis de tenir bon et ils en font la preuve. Une semaine après le démantèlement du campement de la Puerta del Sol, berceau de l’indignation citoyenne espagnole, le mouvement né le 15 mai dans le contexte des élections locales se mue mais ne faiblit pas.
La manifestation du 19 juin, déclinée à l’échelle nationale, a servi de rampe de lancement pour élargir les forces vives du mouvement. Premiers relais, les étudiants et les jeunes actifs sont aujourd’hui appuyés par les « assemblées de travailleurs ». Créés en septembre dernier dans les quartiers ouvriers de Madrid, ces comités ne cachent pas leur rejet du capitalisme, se démarquant ainsi du discours modéré des jeunes indignés.
Des escarmouches idéologiques pourtant invisibles lors de la mobilisation aussi massive que festive de ce week end. Sous un soleil de plomb, 40 000 personnes se sont déversées dans les rues de Madrid pour converger près de la Chambre des députés. Certains manifestants ont foulé le pavé pendant de nombreuses heures, rejoignant dès le matin l’un des six cortèges partis des quartiers périphériques de la ville, avant de rallier la place Cánovas del Castillo en début d’après-midi.
« Pacte du bâton »
Egarés au milieu de la foule, deux Français expatriés à Madrid s’étonnent : « Pendant deux ans, nous avons vu les réformes de Zapatero passer sans que les Espagnols ne réagissent. Mais là, ils sont bien partis, et sans les syndicats ni les partis politiques. »
Ce retard à l’allumage, les Espagnols le reconnaissent même sur les affiches qu’ils brandissent : « Nous étions endormis, nous nous sommes réveillés. »
Réveillés et conscients que la partie se joue sur le terrain européen. Maniant humour et dérision, un orchestre fait résonner l’hymne à la joie sur la Place Cánovas del Castillo. Un bel accueil sonore pour les grands déçus de l’Europe. En quelques jours, les murs et les abribus de la capitale ont été tapissés d’affiches jaunes représentant la chancelière allemande Angela Merkel, armée de plusieurs paires de ciseaux.
Les coupes budgétaires (« recortes ») sont devenues la hantise des Espagnols, dans un pays où la part de la population exposée au risque de pauvreté atteint 23,4%, soit 1,3% de progression sur un an. Autant dire que le Pacte pour l’Euro, qui prône la rigueur budgétaire et la désindexation des salaires sur l’inflation, est ici vécu comme le « Pacte du bâton ».
Cocasse et solennel
Rafael s’en est fait une idée. Repérable grâce au cœur géant qu’il porte au-dessus de la tête, ce jeune informaticien regarde avec détachement ses camarades multiplier les pitreries devant les barrages de police.
Dans sa main gauche, la Constitution espagnole qu’il expose fièrement. Cocasse et solennel à la fois, le trentenaire se réfère au texte fondateur. « L’article 128 affirme que la richesse produite par le pays est subordonnée à l’intérêt général. L’article 31 prévoit que l’État doit promouvoir la juste redistribution. Le Pacte de l’euro nuit à ces principes », argue posément le jeune Espagnol.
Si les indignés madrilènes n’ont pas tous mûri leur réflexion autant que Rafael, les foules rieuses qui arpentent les abords du Parlement restent fidèles à leur ligne d’action pacifique. « Nous sommes dangereux parce que non-violents », exhibe une pancarte. La journée a fait figure de test, quatre jours après le barrage brutal organisé par des manifestants devant le Parlement catalan.
Cette fois-ci, les indignés sont calmes, mais déterminés et surtout organisés. Vers 20 heures, la marche a laissé place à une assemblée générale sise à la Puerta del Sol, transformée pour l’occasion en agora citoyenne. Les indignés se relaient au micro, débattent de la réforme sur la négociation collective en entreprise ou de la faisabilité d’un « mécanisme de consultation populaire » sur certains projets gouvernementaux.
Deux interprètes en langue des signes retranscrivent les échanges. Depuis plus d’un mois, les indignés s’approprient la politique en dehors de l’appareil des partis, et cette confiance citoyenne les grise.


