L’Europe, orpheline de Vaclav Havel
Artisan de la "révolution de velours" tchécoslovaque en 1989, il est décédé dimanche 18 décembre à l’âge de 75 ans. L’Europe perd un de ses grands hommes du XXe siècle.
Artisan de la « révolution de velours » tchécoslovaque en 1989, il est décédé dimanche 18 décembre à l’âge de 75 ans. L’Europe perd un de ses grands hommes du XXe siècle.
Icône de la « révolution de velours » et dissident dans l’âme, Vaclav Havel s’est éteint le 18 décembre après une longue maladie. La nouvelle de sa mort a provoqué une vague d’émotion en République tchèque, dont il a été le premier président, mais aussi dans toute l’Europe.
Sa vie, que son compatriote, l’écrivain Milan Kundera, a qualité de « chef d’œuvre », est un condensé de l’histoire et de la pensée d’une Europe qui a cherché à se défaire de l’oppression des régimes imposés par l’URSS au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.
La patrie de nos patries
En 2009, à l’occasion des 20 ans de la chute du mur de Berlin, déjà affaibli, il s’était exprimé, devant le Parlement européen réuni en session extraordinaire. Il avait retrouvé un autre opposant aux dictatures communistes, le polonais Jerzy Buzek, devenu président de l’institution.
Les deux hommes s’étaient alors demandés s’ils auraient pu imaginer un jour se retrouver à cet endroit, pour célébrer tous les deux, les 20 ans de la fin de dictatures qui ont si longtemps coupé l’Europe en deux.
Européen convaincu, Vaclav Havel avait déclaré que « l’identité n’est pas seulement créée par ce qui est unique en nous en tant qu’individus, mais aussi par d’autres couches d’identité (…). Le fait que je me sente Européen ne m’empêche pas de me sentir Tchèque. Au contraire : en tant que Tchèque je suis aussi un Européen. L’Europe est la patrie de nos patries ».
L’intellectuel engagé
Dans les années 50, le régime communiste de Prague a refusé à Vaclav Havel l’accès à l’université en raison de ses origines bourgeoises. Cette pratique courante ne l’a pas empêché d’étudier en suivant des cours dans les universités clandestines et de s’opposer à une idéologie fondée sur le « mensonge et la haine ». Ses premières pièces, publiées dans les années 60, critiquaient déjà le pouvoir en place et ont été censurées.
Après le printemps de Prague de 1968 auquel il a participé, le régime lui a retiré son travail de « journaliste-écrivain » et l’a cantonné à des postes manuels.
Avec son essai publié en 1978 intitulé « Le pouvoir des sans pouvoirs », il avait analysé avec précision la mécanique des systèmes totalitaires qui n’ont pour but que l’atomisation d’une société sans pouvoir, composée d’individus résignés et corrompus.
Charte 77
Son combat a acquis une reconnaissance mondiale en 1977 quand il est devenu le porte parole de la Charte 77, une pétition d’opposants au pouvoir communiste. Ils demandaient au gouvernement de respecter les Droits de l’Homme et les accords signés lors de la conférence d’Helsinki en 1975.
Parmi les autres signataires, on retrouvait les grands noms de la dissidence comme le philosophe Jan Patocka ou Jiri Dienstbier, futur ministre des Affaires étrangères tchécoslovaque de Vaclav Havel en 1989.
Cet engagement lui a valu de passer quatre ans et demi en prison de 1979 à 1983. Une pneumonie contractée à cette époque et jamais correctement soignée, ainsi qu’un important tabagisme, expliquaient ses récurrents ennuis de santé depuis le début des années 2000.
Citoyen avant tout
En novembre 1989, tout juste sorti de prison alors que le bloc de l’Est vacille et que les manifestations pacifiques forcent le gouvernement communiste à céder à la rue, il est choisi par ses compatriotes pour devenir président d’une Tchécoslovaquie qui va débuter sa transition vers la démocratie.
Opposé à la partition du pays, il a démissionné en 1992, avant de devenir de le premier chef de l’État d’une Tchéquie indépendante. Après avoir quitté le pouvoir en 2003 pour le laisser à son éternel rival conservateur, Vaclav Klaus, il est retourné à ses écrits.
L’homme s’est toujours considéré avant tout comme un artiste qui « s’est comporté en citoyen et qui, de ce fait, a consacré une bonne partie de son existence à s’occuper des responsabilités politiques ».
« Encore beaucoup à dire »
A l’annonce de sa mort, de nombreux Tchèques se sont spontanément rassemblés place Wenceslas, à Prague, haut lieu de la révolution de velours. Le premier ministre, Petr Necas s’est déclaré « extrêmement ému ». « Il était le symbole et le visage de notre République (…). Il avait encore beaucoup à dire au plan politique et social. »
Les chancelleries européennes ont aussi adressé leurs condoléances. « Nous nous souviendrons de son engagement pour la liberté et la démocratie autant que de sa grand humanité », a écrit Angela Merkel. « Nous, en tant qu’Allemands, lui sommes tout spécialement redevables. Avec vous, nous pleurons la perte d’un grand Européen. »
Le président Nicolas Sarkozy a salué « un ami » de la France et un des « sages » de l’Europe.
Le Premier ministre polonais, Donald Tusk, qui préside l’UE, a salué la mémoire d’un des « pères de la nouvelle réunification » de l’Europe. Les institutions ont d’ailleurs décidé de mettre en berne leurs drapeaux toute la journée du 19 décembre. Une minute de silence sera aussi observée au début de chaque réunion du Conseil.
Source d’inspiration
Malgré la maladie et la fatigue, Vaclav Havel n’a jamais cessé son combat contre l’oppression. Quelques jours avant sa mort, il a publiquement dénoncé les fraudes organisées lors des élections russes du 4 décembre et signé une pétition demandant à l’opposition de s’unir.
En Biélorussie, pays qui vit toujours sous le joug de la dictature post-soviétique de Viktor Lukashenko, l’un des principaux groupes d’opposition porte le nom de « Charte 97 », référence directe au combat de Vaclav Havel en son temps.