L’Europe dans les médias : analyse et solutions
Le 8 juin, le Club Europe de la Chambre de Commerce et d’Industrie et Notre Europe ont réuni journalistes et acteurs de la société civile à l’occasion d’un petit déjeuner-débat sur le thème : « l’impact des médias sur les débats européens en France ». Partant de l’analyse du rôle des médias télévisés dans la campagne référendaire de 2005, le débat a fait émerger une série de solutions pour combler le déficit d’information sur l’Europe en France.
Le 8 juin, le Club Europe de la Chambre de Commerce et d’Industrie et Notre Europe ont réuni journalistes et acteurs de la société civile à l’occasion d’un petit déjeuner-débat sur le thème : « l’impact des médias sur les débats européens en France ». Partant de l’analyse du rôle des médias télévisés dans la campagne référendaire de 2005, le débat a fait émerger une série de solutions pour combler le déficit d’information sur l’Europe en France.
Réunissant Jacques Gerstlé, professeur à l’Université Paris 1 Sorbonne et auteur d’une étude publiée par le think tank Notre Europe sur « l’impact des médias télévisés sur la campagne référendaire de 2005 », et Bruno Cortès, rédacteur en chef des éditions du week-end sur TF1, le débat a permis de confronter l’analyse d’un expert du rôle des médias à l’expérience d’un journaliste politique d’une chaîne de télévision grand public.
Comment rendre l’Europe plus démocratique ? Comment la rapprocher de ses citoyens ? La solution est désormais bien connue : elle réside en grande partie dans la constitution d’un espace public d’information et de débat à l’échelle européenne. Mais celui-ci tarde à émerger. Partant de ce constat, le laboratoire d’études européennes, Notre Europe, a décidé de s’emparer de la question et notamment du rôle des médias « nœud majeur du problème » a expliqué sa Secrétaire générale, Gaëtane Ricard-Nihoul, en présentant la démarche à l’origine de l’étude réalisée par Jacques Gerstlé. Peut-on réellement faire porter sur les médias la responsabilité de l’absence de débat public sur les questions européennes ? Si l’on en juge par l’épisode du référendum sur le Traité constitutionnel de mai 2005 – qui s’est conclu par un Non alors que de nombreux journalistes et éditorialistes ont été accusés d’avoir fait campagne pour le Oui – ne faut-il pas relativiser l’influence des médias?
La grille d’analyse présentée par Jacques Gerstlé permet de décrypter le lien entre information et décision démocratique. Celle-ci repose sur trois axes : la visibilité médiatique de la campagne référendaire, le cadrage de l’information et les effets « d’amorçage » (prédisposition électorale). Il a rappelé que la campagne référendaire de 2005 avait eu une visibilité limitée jusqu’à ce que la « directive Bolkestein » arrive sur le devant de la scène. Elle a ensuite donné lieu à une bipolarisation entre les partisans du Oui et ceux du Non, ces derniers ayant fait l’objet d’une attention médiatique inférieure à leurs adversaires si l’on compare le temps qui leur a été consacré lors des journaux télévisés du 20h. Comment expliquer alors la victoire du Non ? Au cours de la campagne, explique le spécialiste des médias, le cadrage de l’information télévisée sur la campagne référendaire s’est essentiellement concentré sur une lecture nationale (enjeu pour le Président de la république, affrontement droite/gauche…), et non sur un décryptage des enjeux européens. Ainsi, de nombreux électeurs se sont finalement prononcés sur la base de critères de politique intérieure. Par ailleurs, les questions qui ont dominé l’actualité au moment de la campagne ont toutes relevé du domaine social (chômage, pouvoir d’achat, réforme des 35 heures, délocalisation…). Le social est par conséquent devenu le prisme d’appréciation principal du traité constitutionnel dans le débat public. « Le social a joué dans la campagne sur le référendum de 2005 le même rôle que la sécurité pour l’élection présidentielle de 2002 » a expliqué Jacques Gerstlé. Le positionnement des électeurs sur les questions sociales a donc « amorcé » leur décision électorale.
Cette analyse a globalement été étayée par l’expérience du journaliste de TF1, Bruno Cortès. Il estime en effet que le « hors champ » a eu une grande influence. Le problème des délocalisations et les conflits sociaux connus sous le gouvernement de l’époque ont amplifié les angoisses liées au vote européen et ont permis la victoire du Non.
Si TF1 a tenté de faire un travail pédagogique sur le texte et de proposer des regards européens sur les thèmes du Traité, le débat autour de la directive Bolkestein a monopolisé la couverture de l’information. Insistant sur le décalage entre la perception par le citoyen lambda et les élites des questions européennes (telles que le passage à l’euro par exemple), il a expliqué que pour les médias télévisés, et notamment pour TF1, il s’agissait de se faire le reflet des préoccupations exprimées par les Français et des débats sur l’Europe tels qu’ils émergent en France, et non de jouer le rôle d’éducateur ou d’instrument de découverte. De façon générale, il souligne que l’ordre des priorités dans le traitement de l’information des questions de politique étrangère et des questions « de proximité » est désormais inversé. La politique européenne est perçue comme confuse et lointaine, un sujet sur lequel les citoyens n’ont pas prise. « La télévision d’aujourd’hui est une télévision de la demande et non de l’offre » a-t-il conclu.
De cette expérience , il dresse un diagnostic des raisons qui expliquent les difficultés à traiter des questions européennes sur une chaîne comme TF1 : complexité du système européen et manque d’espace pour en faire la pédagogie, manque de journalistes qualifiés, manque de visibilité des acteurs politiques sur ces questions… Raisons auxquelles il faut ajouter l’intérêt porté par les médias aux « jeux » politiques plutôt qu’aux « enjeux » de politique européenne, souligne Gaëtane Ricard-Nihoul, et la « schizophrénie des hommes politiques qui votent des textes à Bruxelles et accusent Bruxelles quand il s’agit de les appliquer au niveau national » s’insurge Lionel Cottu, journaliste pour l’émission France-Europe-Express.
Le débat avec les participants a permis d’identifier des pistes pour remédier au problème de communication et d’information sur l’Europe. Jean-Claude Karpelès, président du Club Europe, a souligné qu’il y avait une demande forte de la part des acteurs de terrain d’information sur les questions européennes en amont des décisions et votes européens, afin d’être en mesure d’agir sur les décisions prises à Bruxelles. Pour résoudre le problème de la « ghettoïsation » de l’information européenne, réservée à une élite consommatrice d’information à des heures tardives, Alexandra Laferriere, responsable communication et marketing Antenne pour France 2, propose d’instiller le traitement des questions européennes dans tous les programmes. D’autres intervenants ont évoqué le rôle de la presse écrite, notamment sur Internet, média qui a joué un rôle déterminant dans la campagne. Jacques Gerstlé a exprimé des réserves sur le rôle du média Internet : d’une part, la fracture numérique laisse de côté près de la moitié de la population; d’autre part, son utilisation repose sur une démarche active de l’internaute, qui doit être convaincu qu’il a besoin de cette information pour aller la chercher, ce qui est encore loin d’être le cas pour l’Europe. Pour lui, les solutions dépendent surtout de la volonté politique : « on se heurte encore souvent au contrôle territorial du pouvoir qui empêche les acteurs locaux et européens d’intervenir dans les médias ».
Nathalie Lhayani, fondatrice d’EURACTIV France – partenaire de ce petit déjeuner – est intervenue pour souligner qu’en créant une publication sur les politiques européennes spécifiquement conçue pour le public français, EURACTIV entendait contribuer à résoudre ce problème d’information sur l’Europe. Traiter l’information européenne de façon continue en amont des votes, en donnant la parole aux acteurs de terrain directement concernés par l’application des politiques européennes autant qu’aux « élites européennes »; expliquer l’impact des politiques communautaires dans le contexte français et faire le lien entre les grands débats nationaux et l’échelon européen : voici la mission éditoriale qu’EURACTIV.fr s’est fixée. En réponse à sa question sur la possibilité de décloisonner le traitement de l’information européenne pour l’intégrer dans tous les domaines de politique nationale (environnement, emploi, entreprises, énergie…), M. Cortès a souligné que TF1 allait de plus en plus dans ce sens, en partant d’une problématique nationale et en réalisant le plus souvent possible des comparaisons avec les autres pays européens.