L'Allemagne peine à mobiliser ses entreprises textiles sur le label éthique
Le ministre allemand au Développement, Gerd Müller, mise sur le lancement d'un label éthique pour améliorer les conditions des travailleurs de l'industrie textiles dans les pays en développement. Mais les grandes entreprises du secteur rejettent l'initiative. Un article d'EURACTIV Allemagne.
Le ministre allemand au Développement, Gerd Müller, mise sur le lancement d’un label éthique pour améliorer les conditions des travailleurs de l’industrie textiles dans les pays en développement. Mais les grandes entreprises du secteur rejettent l’initiative. Un article d’EURACTIV Allemagne.
En lançant son projet phare pour la durabilité dans le secteur textile le 16 octobre, Gerd Müller, le ministre allemand au Développement espère fédérer le secteur contre le dumping social et écologique dans l’industrie de la mode, avec le soutien de sociétés allemandes comme Adidas, Aldi et Kik.
Mais ces géants du textile ont rejeté l’idée d’une alliance, alors même qu’ils participaient à une table ronde avec le gouvernement sur le sujet depuis avril dernier. Les quelques entreprises qui participent aujourd’hui à l’alliance mise sur pied par Gerd Müller sont des sociétés de taille moyenne, telles que les marques de vêtements Vaude ou Hessnatur..
« A ce jour, les grandes entreprises n’ont pas eu le courage de s’imposer comme pionnières [sur ce sujet], mais les consommateurs n’accepteront pas cette situation sur le long terme », a assuré Gerd Müller lors du lancement de la nouvelle alliance textile à Berlin.
Moins cher, ce n’est pas nécessairement mieux
Depuis les 1 243 morts de l’effondrement de l’usine textile bangladaise Rana Plaza il y a un an et demi, rien n’a changé dans le milieu. « L’alliance textile représente un premier pas pour apporter des solutions permettant d’offrir des salaires décents, la stabilité de l’emploi, des standards écologiques minimum et la fin du travail des enfants, explique le ministre du Développement allemand.
>> Lire : Le drame du Rana Plaza pousse l’UE à bouger sur les normes du travail
La mentalité du ‘Moins cher, c’est mieux’ n’est pas la bonne, ni pour les consommateurs, ni pour les affaires, » ajoute-t-il. Tout d’abord, les membres de l’alliance devraient développer des mesures obligeant les producteurs d’instaurer des standards sociaux et écologiques minimum en amont de la chaîne d’approvisionnement.
À long terme, ces règles devraient s’appliquer à toute la chaîne d’approvisionnement, du champ de coton au magasin de détail.
Dans un deuxième temps, il faudra accroître la transparence vis-à-vis du consommateur. Il est prévu qu’un portail pour consommateurs soit mis en place en janvier 2015 afin de fournir un contrôle de qualité des labels éthiques existants dans le prêt-à-porter.
Sur le moyen terme, Gerd Müller prévoit de créer son propre label éthique et social. Ce label, qui pourrait prendre la forme d’un « bouton vert », apporterait une garantie aux consommateurs qui sont contre le travail des enfants et les salaires misérables autorisés dans les pays en développement.
Le conservateur allemand est convaincu que les acheteurs doivent pouvoir choisir du prêt-à-porter éthique sans pour autant casser leur tirelire.
« Nous parlons d’environs un euro supplémentaire par jeans. Si nous sommes prêts à payer cet euro, les ouvrières du secteur pourraient envoyer leurs enfants à l’école et préserver leur santé », affirme Gerd Müller.
Une initiative irréalisable ?
Pour les grandes sociétés du textile, le projet est « impossible à réaliser », entre autres à cause des difficultés liées à l’application de standards sociaux allemands à l’échelle mondiale, ainsi qu’à l’impossibilité de remplacer certaines substances chimiques.
« Étant donné la complexité de la chaîne d’approvisionnement, il est quasiment impossible d’être transparent. La production et le transport d’une chemise, avec tous ses composants, impliquent environ 140 producteurs et firmes logistiques. », expliquent Uwe Mazura et Thomas Rasch, de l’association fédérale de l’industrie du textile et du prêt-à-porter allemand (Gesamtverband der deutschen Textil- und Modeindustrie).
Même l’association professionnelle du commerce de détail allemand (Außenhandelsvereinigung des deutschen Einzelhandels – AVE) ne juge pas l’alliance textile assez « mâture » pour prendre des décisions judicieuses. Son PDG, Jan Eggert estime qu’au lieu d’analyser des chaînes d’approvisionnement particulièrement complexes, l’alliance textile ferait mieux de « se concentrer sur certains maillons de la production textile, les ‘points chauds’, comme on dit ».
Reiner Hoffmann, président de la fédération des syndicats allemands (DGB), n’accorde que peu de crédit aux grandes sociétés et à leurs excuses. Adidas, Puma et les autres sont des multinationales qui ont accès à un savoir-faire logistique considérable.
« Dire qu’elles seront ‘incapable de gérer ça’ n’est pas convaincant. Nous attendons d’elles plus de conscience d’entreprise et une réelle prise de responsabilité », assène-t-il.
Greenpeace et WWF critiquent le projet
Même du côté de la société civile, les réactions sont mitigées. L’organisation de protection de l’environnement Greenpeace a pris ses distances avec l’alliance textile, car elle ne prévoit aucune interdiction générale des substances toxiques.
WWF a également critiqué la stratégie de M. Müller. Tout en saluant l’initiative, l’ONG considère qu’il s’agit d’une solution bâclée. L’alliance n’a pas encore précisé les critères de participation ni ses processus décisionnels, souligne WWF.
L’organisation Oxfam estime quant à elle que le plan d’action de l’alliance est faisable et considère le projet comme un signal positif envoyé aux autres pays européens.
« Nombre de sociétés se sont déjà engagées via d’autres initiatives, comme Business Social Compliance », explique Franziska Humbert, spécialiste en droit du travail chez Oxfam, à EURACTIV Allemagne.
Sans ces géants du secteur, l’initiative de Gerd Müller risque de ne pas fonctionner. « Le succès de l’alliance textile dépend essentiellement de la participation d’acteurs importants du secteur », fait-elle remarquer.
Si les grandes entreprises ne se joignent pas à l’alliance, Gerd Müller devra instaurer des mesures légales en vertu desquelles les sociétés devraient appliquer des standards sociaux minimum tout au long de la chaîne d’approvisionnement.
Cela inclurait la mise en œuvre effective des lignes directrices des Nations Unies sur l’économie et les droits de l’Homme, ainsi que l’introduction d’un processus de vérification ancré dans la législation et les droits de l’Homme. De cette façon, les entreprises seraient contraintes d’identifier et de prévenir les conséquences de leurs activités et de celles de leurs fournisseurs.