Keir Starmer, Olaf Scholz et le « paradoxe britannique »

Droits de douane américains, libre circulation entre le Royaume-Uni et  l’UE... Si Olaf Scholz et Keir Starmer avaient besoin d’une raison pour justifier leur rencontre de dimanche, Donald Trump l’a fournie à point nommé.

EURACTIV.com
Chancellor Scholz travels to Great Britain
Le chancelier allemand Olaf Scholz (SPD) est reçu par le Premier ministre britannique Keir Starmer dans sa résidence de campagne à Chequers, près de Londres. [Kay Nietfeld/picture alliance via Getty Images]

LONDRES — Si Olaf Scholz et Keir Starmer avaient besoin d’une raison pour justifier leur rencontre de dimanche, Donald Trump l’a fournie à point nommé.

Dans la nuit, le président américain a tenu sa promesse d’imposer de nouveaux droits de douane sur les importations en provenance du Canada, du Mexique et de la Chine. Il a prévenu que l’Union européenne (UE) suivrait bientôt.

L’union fait la force : le Royaume-Uni et l’UE sont désormais d’accord pour dire qu’ils préfèrent affronter le nouveau gouvernement américain ensemble plutôt que séparément, et qu’il serait utile de renouer certains des liens rompus par le Brexit.

« Il est très important que nous travaillions en étroite collaboration entre le Royaume-Uni et l’UE sur la manière dont nous développons nos relations avec les États-Unis », a déclaré dimanche le chancelier allemand Olaf Scholz, interrogé sur les menaces de droits de douane de Donald Trump. Il estime qu’il s’agit du « bon moment » pour que Londres et Bruxelles améliorent leurs relations.

Depuis son entrée en fonction en juillet, Keir Starmer, Premier ministre travailliste britannique, cherche à renforcer la coordination avec ses alliés de l’UE, dans l’optique de conclure un accord global avec Bruxelles. Selon des sources du gouvernement allemand, il s’agissait là d’un des principaux objectifs de la réunion bilatérale qui s’est tenue dimanche à Chequers, la résidence de campagne du Premier ministre.

Lundi, en outre, Keir Starmer deviendra le premier Premier ministre britannique depuis le Brexit à assister à une réunion du Conseil européen. La réunion portera sur le renforcement des liens en matière de sécurité.

Mais la « réinitialisation » globale des relations entre l’UE et le Royaume-Uni promise par le Premier ministre travailliste sera plus compliquée à instaurer. La relation délicate entre le Royaume-Uni et l’Allemagne, la plus grande économie de l’UE, illustre que le chemin est encore semé d’embûches.

Retour dans l’UE ? Surtout pas

Cinq ans après la sortie officielle du Royaume-Uni de l’UE, le 31 janvier 2020, 55 % des Britanniques pensent que le Royaume-Uni devrait se rapprocher à nouveau de l’Union. Seuls 10 % préfèrent une relation distante, selon un récent sondage du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR).

L’amélioration des relations en matière de défense, de sécurité et de commerce permettrait d’amortir les retombées du retournement de veste des États-Unis.

Keir Starmer aurait bien besoin de ce coup de pouce alors qu’il s’efforce d’atteindre ses ambitieux objectifs de croissance, qui ont été mis à mal ces dernières semaines par l’envolée des coûts d’emprunt britanniques, signe d’un manque de confiance de la part des investisseurs.

Mais le diable est dans les détails.

En matière d’immigration, notamment, les deux parties ont un intérêt commun à gérer le flux et le reflux des arrivées légales et illégales, mais le Brexit a engendré beaucoup d’inefficacités.

Le plus frappant, c’est que les entreprises d’un côté de la Manche qui ont besoin de quelques heures de services de travailleurs spécialisés de l’autre côté doivent attendre au moins trois semaines pour obtenir un visa.

Mais c’est là que l’Allemagne et la Grande-Bretagne s’opposent.

Le gouvernement allemand est partisan d’un « programme de mobilité des jeunes », qui permettrait aux jeunes de circuler plus librement entre les deux pays.

Mais le gouvernement de Keir Starmer ne réagit pas très bien à toute suggestion concernant le retour des redoutables obligations liées à l’appartenance à l’Union européenne. Tout ce qui se rapproche d’un retour à la liberté de circulation de l’UE est mauvais signe.

Les pressions exercées par les Allemands en faveur d’un programme de mobilité des jeunes ont agacé une partie du gouvernement. Le jour de la visite d’Olaf Scholz à Chequers, le Times a cité des sources anonymes qui se plaignaient de l’ambassadeur allemand à Londres et de ses « briefings inutiles » sur la question.

Une approche sélective

Entre-temps, la tendance du Royaume-Uni à faire du picorage a mis Bruxelles en état d’alerte.

Les prédécesseurs conservateurs de Keir Starmer ont tenté de conclure des accords de mobilité bilatéraux uniquement avec des économies avancées de l’UE, comme l’Allemagne, selon une source au fait du dossier, car l’immigration depuis les pays d’Europe de l’Est les plus pauvres était le bouc émissaire des pro-Brexit lors du référendum sur le Brexit.

Les avances ont été rejetées par Berlin et d’autres capitales, qui estiment les tentatives de « diviser pour mieux régner » sont à proscrire, indique la source.

Abandonner l’UE ?

Sous le mandat de Keir Starmer, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont progressé dans la conclusion de leur tout premier traité d’amitié bilatéral, qui aurait fourni un cadre pour une coopération parlementaire et culturelle plus étroite. Les négociations étaient sur le point de s’achever le mois dernier. Mais la chute du gouvernement allemand a suspendu les négociations, au plus tard jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement, ce qui pourrait prendre jusqu’à la fin du printemps.

De tels accords ne sont de toute façon que de la poudre aux yeux. Comme Keir Starmer le sait bien, pour réaliser des progrès tangibles, il faudra traiter directement avec les 27. Cela nécessite un mandat de négociation de la part des États de l’UE, qui ne devrait pas être délivré avant un sommet conjoint, actuellement prévu en avril ou en mai.

Mais décider par où commencer pourrait déjà diviser les 27.

Un accord de coopération en matière de sécurité devrait-il être intégré dans un accord distinct, ce qui serait plus facile à faire accepter au Royaume-Uni, mais moins populaire auprès de certains États de l’UE, comme la France ? Ou bien cette question doit-elle être considérée comme l’un des nombreux sujets d’un accord global ?

En d’autres termes, le problème est le vieux paradoxe britannique.

« Je souhaite une relation étroite en matière de défense et de sécurité, d’énergie, de commerce et d’économie », a déclaré Keir Starmer à Chequers, mais — car il y a toujours un « mais » — récolter les bénéfices de la coopération européenne ne doit surtout pas « impliquer un retour dans l’UE ».

(AM)