Kaja Kallas en difficulté à la recherche d'argent et de pouvoir

EURACTIV.com

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À savoir :

  • Bruxelles : Kaja Kallas s’oppose à von der Leyen alors que les restrictions budgétaires révèlent les limites du SEAE
  • Ukraine : la Commission reconnaît qu’un « prêt de réparation » de 140 milliards d’euros pourrait avoir des « répercussions financières »
  • Technologie : Friedrich Merz accueillera Macron et Starmer à Berlin après le sommet européen sur la souveraineté numérique

NB : Les articles d’Euractiv en français sont à lire ici.

Bruxelles en un coup d’œil

Les problèmes auxquels est confrontée Kaja Kallas, chef du Service d’action extérieure, proviennent de plus en plus de l’intérieur.

Après presque un an à ce poste, l’ancienne Première ministre estonienne a eu du mal à s’imposer à Bruxelles, contrainte de passer du statut de décideur exécutif dans un petit pays à celui de petit décideur dans la machine européenne.

Sa difficulté à naviguer dans le système a suscité des interrogations. Avec l’héritage de son père Siim, ancien commissaire, Kaja est proche de ce que Bruxelles a de plus proche d’une royauté politique, ou d’une dynastie à l’américaine.

Mais l’époque collégiale et discrète dans laquelle vivait son père est révolue. Au contraire, la jeune Kallas se retrouve encerclée par un président de la Commission déterminé à dominer la scène mondiale.

Lundi soir, Kallas s’est opposée au projet d’Ursula von der Leyen de créer une « cellule » de renseignement au Berlaymont, avertissant que cela ferait double emploi avec le travail existant, semerait la confusion parmi les agences de renseignement à la recherche d’un point de contact à Bruxelles et mettrait à rude épreuve des ressources déjà limitées. Le problème, c’est que peu de gens s’attendent à ce qu’elle puisse l’empêcher.

La dernière dispute entre les deux femmes, dont les relations sont largement considérées comme tendues, survient juste après la décision de von der Leyen de mettre fin à la tentative de Kallas – rapportée pour la première fois dans cette newsletter – de ramener le haut fonctionnaire Martin Selmayr au premier plan de la politique au sein du SEAE.

Selmayr lui aurait donné le poids politique qui lui fait cruellement défaut, mais Magnus Brunner, fidèle allié de von der Leyen, a été envoyé pour faire à Selmayr, basé en Italie, une offre qu’il ne pouvait que refuser.

Kallas a hérité d’un SEAE aux prises avec de profonds problèmes structurels : divisions sur Gaza, transfert du dossier Moyen-Orient et Afrique du Nord vers un nouveau département de la Commission et réduction immédiate du budget. Elle a déclaré lundi que malgré les « contraintes financières », aucune des 145 délégations ne fermerait, mais que certaines seraient « rationalisées » pour ne conserver que le strict minimum.

Les réponses écrites du SEAE aux députés européens, consultées par Nicoletta, montrent que le service a suspendu ou annulé certaines dépenses de sécurité à l’étranger, ce qui pourrait mettre en danger le personnel de l’UE. Mme Kallas cherche désormais à trouver des fonds ailleurs, notamment en se penchant sur le budget de communication considérable de la DG INTPA, chargée du développement, mais elle se heurte déjà à une certaine résistance.

Elle doit également expliquer pourquoi elle semble à la dérive à Bruxelles. Mme Kallas a laissé partir Simon Mordue, qui a rejoint le cabinet de Mme von der Leyen en tant que conseiller diplomatique, la privant ainsi d’un autre collaborateur expérimenté.

Mme Kallas a sa propre analyse de ces frustrations. Elle a déclaré hier soir aux députés européens que le SEAE élabore souvent une stratégie géopolitique, mais que les fonds sont ensuite détournés vers d’autres domaines mieux dotés de la Commission. « Nous ne disposons pas des outils nécessaires en matière de financement », a-t-elle déclaré. Mais faire appel aux législateurs, dont le rôle en matière de politique étrangère est limité, n’offre guère de marge de manœuvre.

Au fond, les contraintes sont structurelles. Les hauts responsables du SEAE se considèrent comme de grands stratèges, tandis que les capitales nationales ont tendance à considérer ce service comme un secrétariat technique, plus un pion qu’un acteur sur l’échiquier géopolitique qu’elles dominent.

« On ne peut pas attendre de nous que nous maintenions le rôle de l’Europe dans le monde avec des ressources réelles en baisse », a déclaré Mme Kallas. C’est peut-être précisément là le problème.

Les options de soutien à l’Ukraine arrivent dans les boîtes aux lettres des capitales

L’UE devra déployer des « efforts concertés » pour rassurer les marchés financiers si elle décide d’accorder à l’Ukraine le prêt de 140 milliards d’euros proposé, garanti par des actifs souverains russes immobilisés, a averti lundi la Commission européenne dans une lettre adressée aux capitales, consultée par Euractiv.

Ce message marque la première fois que la Commission reconnaît que ce plan pourrait avoir des « répercussions potentielles » sur le secteur financier européen s’il était considéré au niveau international comme une forme de « confiscation », rapporte mon collègue Thomas Møller-Nielsen dans The Brief, notre newsletter quotidienne sur les affaires européennes.

La Banque centrale européenne et le gouvernement belge ont tous deux averti à plusieurs reprises que ce « prêt de réparation » pourrait déstabiliser les investisseurs étrangers et provoquer une fuite des capitaux hors de la zone euro.

Von der Leyen a proposé trois options pour couvrir les besoins de financement de Kiev pour 2026-2027, dont le prêt de réparation, le modèle préféré de la présidente de la Commission pour soutenir l’effort de guerre de l’Ukraine.

Bruxelles a déclaré que les actifs russes seraient utilisés pour accorder un prêt à taux zéro à l’Ukraine, dont le remboursement serait lié aux réparations futures versées par Moscou. Les pays de l’UE fourniraient des garanties pour couvrir les risques juridiques ou financiers potentiels.

S’engager avec la Libye : ce n’est pas « amusant », mais c’est inévitable

Le commissaire européen chargé des migrations, Magnus Brunner, a été soumis à un examen minutieux lors d’une audition de décharge sur les incidents récents au cours desquels les garde-côtes libyens ont tiré sur des navires d’ONG.

Le député européen allemand Daniel Freund l’a interrogé sur l’utilisation éventuelle d’équipements financés par l’UE lors de ces attaques. « Il n’y a eu aucun financement de l’UE », a insisté M. Brunner, ce qui a poussé M. Freund à rétorquer : « Était-ce le bateau ? Était-ce l’arme ? » Le commissaire a nié tout lien.

Concernant le dossier libyen dans son ensemble, M. Brunner a fait valoir que la poursuite de l’engagement restait nécessaire malgré les risques croissants. Une délégation de l’UE en visite en juillet a été brusquement bloquée à son arrivée à Benghazi. « Ce n’est pas drôle, ce n’est pas facile, a-t-il déclaré, mais ne pas s’engager n’est pas une option. »

Merz accueille Macron et Starmer à Berlin

Berlin accueillera mardi soir une réunion trilatérale, au cours de laquelle Friedrich Merz recevra Emmanuel Macron (France) et Keir Starmer (Royaume-Uni) pour un dîner privé à l’issue d’un sommet sur la souveraineté numérique européenne.

Lors du sommet, l’Autriche devrait dévoiler sa déclaration sur la souveraineté technologique et révéler combien de gouvernements l’ont signée. Les co-organisateurs, la France et l’Allemagne, publieront quant à eux leur propre déclaration commune, selon les informations recueillies par Euractiv. Les deux capitales ont fait pression pour harmoniser les règles technologiques de l’Union avant la réunion.

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Les Capitales

BERLIN 🇩🇪

Lars Klingbeil, vice-chancelier et ministre des Finances allemand, a déclaré que Pékin s’était montré ouvert à apaiser les inquiétudes concernant l’accès aux terres rares et à renforcer la résilience de la chaîne d’approvisionnement lors de discussions dans la capitale chinoise. Lors du dialogue financier germano-chinois, M. Klingbeil a rencontré le vice-Premier ministre He Lifeng, qui a souligné la volonté des deux parties d’approfondir leur coopération économique. M. Klingbeil a qualifié les entreprises chinoises de « concurrents sérieux », mais a souligné que la concurrence devait être loyale, avertissant que l’Europe pourrait prendre des mesures contre les distorsions du marché.

PARIS 🇫🇷

Emmanuel Macron se rend aujourd’hui à Berlin pour le Sommet européen sur la souveraineté numérique, qu’il coprésidera avec le chancelier Friedrich Merz. Le président devrait plaider en faveur d’un cadre réglementaire européen allégé et d’une préférence européenne dans les marchés publics, tout en mettant à nouveau l’accent sur l’innovation et la compétitivité. M. Macron défendra également le développement d’acteurs européens crédibles dans le domaine du cloud et de l’IA. Une déclaration franco-allemande commune est attendue, ainsi que la signature d’accords bilatéraux importants.

HELSINKI 🇫🇮

Le président Alexander Stubb et le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte se sont rencontrés lundi à Bruxelles, soulignant la nécessité de maintenir, et si possible d’accroître, le soutien occidental à l’Ukraine. M. Stubb a déclaré que les discussions avaient porté sur l’aide à apporter à Kiev pour résister à l’agression continue de la Russie et sur le renforcement de la posture de défense globale de l’OTAN. Il a averti que Moscou ne montrait « aucune réelle volonté de négocier », arguant que des sanctions plus sévères et un soutien économique et militaire soutenu à l’Ukraine restaient essentiels pour la sécurité de l’Europe.

ROME 🇮🇹

L’ambition de l’Italie de construire un pont reliant la Sicile au continent – un projet phare relancé par Giorgia Meloni – a subi un nouveau revers. La Cour des comptes a de nouveau rejeté des documents clés, refusant cette fois-ci le troisième addendum à la convention entre le ministère des Transports et Stretto di Messina S.p.A. Le ministre des Transports, Matteo Salvini, a insisté sur le fait que le projet « ira de l’avant », tandis que le député vert de gauche Angelo Bonelli a déclaré que le gouvernement engageait des fonds sans garanties techniques ou environnementales suffisantes.

MADRID 🇪🇸

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky se rendra mardi à Madrid pour s’adresser aux législateurs espagnols avant de rencontrer le roi Felipe VI et Pedro Sánchez. Le bureau du Premier ministre a déclaré que cette visite permettrait à l’Espagne de réaffirmer son soutien à Kiev « dans tous les domaines ». En octobre, Zelensky a remercié Sánchez d’avoir envoyé 70 générateurs pour aider à restaurer les infrastructures énergétiques de l’Ukraine après les frappes russes. Lors de sa visite l’année dernière, l’Espagne s’était engagée à fournir une aide militaire d’un milliard d’euros, comprenant notamment des chars Leopard et des munitions.

VARSOVIE 🇵🇱

La Pologne enquête sur ce que le Premier ministre Donald Tusk a qualifié d’« acte de sabotage » délibéré après qu’un engin explosif a endommagé une ligne ferroviaire essentielle entre Varsovie et Lublin, un axe que les autorités jugent vital pour l’approvisionnement de l’Ukraine. Aucun blessé n’a été signalé, et si certains ont pointé du doigt la Russie, le vice-ministre de l’Intérieur Maciej Duszczyk a mis en garde contre le fait de supposer que chaque incident de ce type est orchestré par Moscou, même si son implication « ne peut être exclue ».

PRAGUE 🇨🇿

Le président Petr Pavel a averti qu’il pourrait refuser de nommer Andrej Babiš au poste de Premier ministre si le milliardaire ne résolvait pas un conflit d’intérêts de longue date concernant sa propriété du conglomérat Agrofert, qui bénéficie d’importantes subventions de l’UE et de l’État. M. Pavel a déclaré que la nomination de M. Babiš à son poste actuel « créerait une situation illégale », exhortant le vainqueur des élections à proposer une solution claire ou à présenter un autre candidat. Le parti ANO de M. Babiš insiste sur le fait qu’il ne se retirera pas.

BUCAREST 🇷🇴

La Roumanie a évacué lundi une partie du village frontalier de Plauru après qu’une frappe russe par drone sur un port du Danube dans le sud de l’Ukraine a enflammé un navire transportant du gaz de pétrole liquéfié, déclenchant une alerte RO-ALERT préventive et l’arrêt du trafic local. Les autorités ont déclaré qu’aucune intrusion non autorisée dans l’espace aérien n’avait été détectée, bien que Bucarest ait convoqué à plusieurs reprises l’ambassadeur de Moscou ces dernières semaines au sujet de débris de drones tombés sur le territoire roumain, accusations que l’ambassade russe a qualifiées de « théâtrales ».

Egalement sur Euractiv

Comment un homme minutieux a pris le contrôle du budget de 400 milliards d’euros de l’UE consacré à l’industrie

Christian Ehler, député européen allemand chevronné et personnalité influente de longue date au sein de la commission de l’industrie du Parlement, a renforcé son emprise sur la stratégie industrielle européenne après avoir discrètement obtenu le mandat de diriger les négociations sur les 409 milliards d’euros consacrés à la recherche et à la compétitivité.

Un courriel « URGENT » envoyé en octobre, cosigné par les coordinateurs du S&D et de Renew, lui a effectivement confié le contrôle d’un nouveau « superfonds » industriel et de 175 milliards d’euros de subventions à la recherche, une décision que ses rivaux ont qualifiée d’antidémocratique. Soutenu par le leader du PPE, Manfred Weber, et encouragé par le nouveau levier de la double majorité dont dispose son groupe, M. Ehler est désormais considéré comme l’un des principaux architectes du virage de l’UE vers une politique industrielle plus interventionniste.

Agenda

📍 Antonio Costa rencontre les Premiers ministres du Monténégro et de Moldavie

📍 Forum sur l’élargissement de l’UE, avec des discours d’Ursula von der Leyen, Marta Kos, Kaja Kallas et Costa

📍 Von der Leyen reçoit le Premier ministre moldave Alexandru Munteanu

📍 Henna Virkkunen à Berlin pour le sommet sur la souveraineté numérique européenne

 

Editrices : Eddy Wax, Nicoletta Ionta, Christina Zhao, Sofia Mandilara

Contributeurs.trices : Jeremias Lin, Laurent Geslin, Charles Szumski, Alessia Peretti, Inés Fernández-Pontes