« Je ne suis pas là pour flatter » : découvrez l'homme derrière les clichés sur le vif de l'UE

Depuis 40 ans, Thierry Monasse immortalise les dirigeants lors des grands sommets et réunions de l'UE à Bruxelles

EURACTIV.com
[Photo : Thierry Monasse/Getty Images]

À Bruxelles, où rien n’est laissé au hasard, Thierry Monasse a bâti sa carrière de photographe sur les moments qui, eux, le sont.

Les matins de Monasse sont prévisibles, contrairement à la vie de la ville et à ses transports en commun. D’abord le thé. Ensuite l’appareil photo. Dans cet ordre, sans exception.

En milieu de matinée, il parcourt déjà Bruxelles, passant des réunions d’information de la Commission européenne aux salles du complexe Justus Lipsius, en passant par des contrôles de sécurité qui semblent plus longs quand on transporte des objectifs. Ce n’est qu’alors que commence le vrai travail : la fraction de seconde avant que Bruxelles ne se souvienne qu’elle est observée.

Monasse est né à Bruxelles de parents fonctionnaires français – même si sa vie semble moins enracinée que cela ne le laisse supposer. Il s’assoit, vêtu d’un pull écossais et d’un bonnet canadien, et passe au roumain avec un serveur moldave avant de commander un espresso italien bien corsé et de se lancer dans une anecdote sur sa cafetière Bialetti.

C’est une scène qui lui ressemble bien. Un peu Bruxelles, un peu nulle part, et d’une certaine manière, tout cela tenu ensemble par la caféine.

Le parcours qui l’a mené à devenir l’un des photographes les plus connus de la politique européenne était tout sauf glamour. Il a commencé par vendre des appareils photo dans une petite boutique exiguë et sans charme, et passait des heures à développer des pellicules dans un laboratoire sombre, comptant souvent sur le soutien de sa famille pour s’en sortir.

Ce n’est que plus tard qu’il est devenu, selon ses propres termes, « un vrai photographe ».

Aujourd’hui, il compte plus de 71 000 images sur Getty et près de quarante ans d’expérience dans la photographie de présidents, de chefs d’État, de ministres et d’ambassadeurs, ainsi que des moments clés de la politique européenne, tels que le Brexit ou le début de la guerre en Ukraine.

Il essaie toujours de travailler tous les jours. Même en vacances, il laisse rarement son appareil photo de côté, selon ses proches. Lorsque nous nous rencontrons un samedi, il vient tout juste de rentrer d’une séance photo.

« C’est difficile de s’en sortir », dit-il, comme une vérité que l’on apprend peu à peu. « Quand on veut devenir quelqu’un, on en a une idée. Mais l’idée n’est pas la réalité. »

Cette réalité, surtout à Bruxelles, s’accompagne de compromis. La précarité. L’arrogance. La concurrence. Pourtant, ce qui distingue Monasse, c’est son refus obstiné de jouer le jeu. Il ne rejette pas ce que d’autres pourraient qualifier de « mauvaise » photo.

[Photo de Thierry Monasse/Getty Images]

En tant que photographe indépendant, « je ne suis pas là pour flatter », dit-il. Il se souvient qu’un jour, un député européen lui a demandé de retirer une photo plusieurs mois après sa publication. Il a refusé.

Mais la raison, c’est que pour Monasse, la meilleure image est celle qui est vivante, où il se passe quelque chose. « Positive ou négative – mais vivante. »

Dans les cercles européens, cependant, le pouvoir est devenu trop conscient de lui-même. Les dirigeants arrivent, prononcent leur discours et repartent. Tout est terne, répété et sans risque. « C’est correct », dit-il. « Mais la photo est morte. »

Et c’est pourquoi il passe la plupart de son temps à rechercher ce qui échappe au scénario.

Il se souvient d’une réunion que la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a tenue avec une délégation islandaise, le genre de rencontre qui n’était pas censée paraître désordonnée. À un moment donné, un membre de son cabinet l’a pris à part. « Ça va ? », lui a-t-on demandé. « C’est un peu chaotique. »

Monasse n’a pas hésité, il a immortalisé la scène et l’a envoyée à Getty, qui accepte ou rejette les photos.

[Photo de Thierry Monasse/Getty Images]

Pourtant, malgré toutes ces années passées à Bruxelles, ce n’est pas là qu’il s’est senti le plus proche de l’histoire. C’était à Berlin, lorsqu’il a pris une photo d’un fauteuil roulant isolé devant le mur de Berlin en 1989.

Ceux qui le connaissent disent qu’il reste humain dans une capitale qui ne l’est souvent pas, et même inconsciemment, c’est ce qu’il recherche dans ses photos. C’est cette humanité qui, en fin de compte, aide à justifier le coût personnel d’être un photojournaliste vivant au rythme de l’agenda politique.

Monasse s’est demandé il y a longtemps si les longues heures de travail et l’imprévisibilité de la capture d’un grand moment de l’histoire valaient le prix à payer.

Sa réponse est claire : « Non. Je ne veux pas payer ce prix. » Car malgré toutes les images qu’il a prises et diffusées à travers le monde et dans les médias, Monasse ne semble pas intéressé par le fait de se mettre lui-même en avant.

Il décrit cela comme une double existence. Il y a la vie à l’UE : les sommets, les longues nuits et la mauvaise connexion Wi-Fi. Et puis il y a la vie privée : plus tranquille, remplie d’amis dont il raconte des anecdotes, et généralement mieux nourrie. Dans cette seconde vie, il y a aussi Laura, son épouse vénézuélienne, et un monde où personne ne se soucie du cadrage parfait ou de qui se tenait à côté de qui.

Monasse a passé des décennies à photographier une ville souvent qualifiée de grise et technocratique, et il ne conteste pas entièrement cette opinion.

Mais il sait aussi que Bruxelles peut, en réalité, être vue. Il suffit de savoir où se placer.

[Photo de Thierry Monasse/Getty Images]

(bw, jp)