Jacques Rupnik : "Le président croate peut favoriser l’ouverture de la population à l’UE"
Dans une interview accordée à EURACTIV.fr, le directeur de recherches à Sciences po, spécialiste des Balkans, revient sur les conséquences possibles de l’élection du nouveau président croate sur le processus d’adhésion du pays à l’UE.
Dans une interview accordée à EURACTIV.fr, le directeur de recherches à Sciences po, spécialiste des Balkans, revient sur les conséquences possibles de l’élection du nouveau président croate sur le processus d’adhésion du pays à l’UE.
Le nouveau président croate a fait campagne sur le thème de la lutte anti-corruption et de l’adhésion à l’Union européenne. De quelle marge de manœuvre dispose-t-il réellement pour favoriser ce processus ?
L’influence du président est très limitée, si l’on tient compte de ses pouvoirs constitutionnels. La période Tudjman dans les années 90, correspond à un pouvoir présidentiel fort, mais le processus de démocratisation s’est accompagné en Croatie d’une modification de la constitution dans un sens plus parlementaire. Malgré cela, le président actuel a un pouvoir symbolique fort, la politique du verbe.
Le fait qu’il place l’Europe au cœur de ses discours est très important. Il a aussi un pouvoir certain en matière de politique étrangère. Cet aspect est important puisqu’en concertation avec d’autres acteurs, il est maintenant partie prenante de toute la démarche croate vis-à-vis des pays de la région, des instances internationales et, prioritairement, de l’UE.
Peut-on attendre une rupture dans la politique croate ? Le nouveau président est-il connu de longue date pour son engagement en faveur de l’adhésion ?
Sur toutes les questions concernant l’Europe, c’est son prédécesseur Stjepan Mesic qui a formulé le plus clairement la rupture de son pays avec les années 90. Il a favorisé la coopération avec le Tribunal pénal international de La Haye d’abord, mais aussi défini l’attitude de la Croatie envers la Bosnie, c’est-à-dire le choix de ne plus jouer la carte séparatiste. Enfin, il a favorisé le retour de la minorité serbe expulsée en 1995.
Le nouveau président a bien l’intention de continuer dans cette voie. Ce qui est sûr, c’est que le contexte en Croatie a changé entre temps, on ne se demande plus si adhérer à l’UE serait une bonne chose ou une menace pour la souveraineté fraichement acquise, il s’agit de savoir quand adhérer, et comment faire en sorte que la dynamique interne se maintienne. C’est d’ailleurs là que le président peut être véritablement utile, par rapport à l’opinion publique, car il y a un décalage important entre le discours des élites politiques, résolument tournées vers l’Europe, et une opinion publique encore tiède sur cette question.
Le président, de par son verbe et son statut, peut favoriser l’ouverture de la population. A partir du moment où il devient président, Josipovic ne devrait plus être perçu comme une figure partisane, son discours sur l’Europe devient donc plus crédible.
Au-delà des déclarations politiques pré ou post-électorales, le processus d’adhésion a-t-il une chance d’être accéléré avec l’arrivée de ce nouveau président ?
Disons que si Josipovic constatait des retards ou un certain laxisme, il aurait la possibilité en tant que président de le dire publiquement. Même si ses pouvoirs sont limités, le fait de pouvoir prendre l’opinion publique à témoin tout comme les partenaires européens, lui donne une influence réelle. Il peut désormais également, et c’est très important, favoriser de meilleures relations avec ses proches voisins.
Le nouveau président a commencé par affirmer qu’il apaiserait les tensions judiciaires avec la Serbie, et a pris des premières mesures dans ce sens. Qu’en pensez-vous?
La Bosnie a porté plainte la première, puis la Croatie. Maintenant, les Serbes veulent à leur tour utiliser le même argument contre le Kosovo, et ainsi de suite… Il y a donc un danger dans les Balkans, celui de la judiciarisation des contentieux liés au passé récent. Cette évolution n’est évidemment pas favorable à la coopération nécessaire pour entrer dans l’UE. Celui qui accuse son voisin de commettre des crimes contre l’humanité peut difficilement dire qu’il est en même temps un partenaire avec lequel il coopère activement.
Pourtant, la pédagogie européenne consiste dans la réconciliation. Je crois qu’il faut interpréter les propos du président croate dans ce sens. Dans son esprit, les aspects juridiques – c’est-à-dire le fait d’aller devant un tribunal international – peuvent apporter satisfaction aux victimes, mais politiquement, cette approche ne fait pas avancer la réconciliation régionale ni, par ricochet, la démarche européenne.
La corruption en Croatie est-elle le principal obstacle à l’adhésion ?
Oui, c’est un problème énorme. Les analyses qui portent par exemple sur le déroulement des élections en Croatie montrent qu’il s’agit du problème majeur, avec l’économie et le chômage. La corruption sévit à tous les niveaux. Si vous voulez obtenir un diplôme, il faut l’acheter, même chose pour l’accès aux hôpitaux, ou dans l’administration et la justice. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le problème ne touche pas uniquement le monde des affaires mais aussi les rapports entre l’administration et société.
Que pourrait faire le président contre ces pratiques ?
Il n’a aucun pouvoir en tant que tel pour régler ce problème. Mais là encore, le verbe est très important. Durant la campagne, la corruption a été son thème de politique intérieure presque exclusif, alors même qu’il avait comme adversaire immédiat Milan Bandic, le maire de Zagreb, accusé d’avoir des pratiques assez laxistes dans la gestion de l’argent public à la mairie.
En dénonçant les abus et en signalant l’importance du problème, il engage déjà une rupture. En associant cette lutte au thème extérieur de l’Europe, il reconnaît que pour entrer dans l’UE, il faut d’abord faire le ménage chez soi.
Selon vous, à quel horizon peut-on envisager l’adhésion ?
2012 me paraît une échéance tout à fait réaliste. L’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie s’est faite de façon un peu précipitée, ce qui a été très critiqué. Pour certains, on aurait pu attendre encore un an pour s’assurer que les réformes soient poursuivies. Le levier européen fonctionne en effet beaucoup mieux en période de préadhésion qu’après l’adhésion, et ce même argument risque d’être utilisé pour la Croatie.
Même si le pays est prêt dès 2011, 2012 apparaîtra comme une échéance plus raisonnable en raison de l’insistance plus grande des États membres de ne pas répéter l’erreur présumée de 2007. D’un autre côté, il ne faut pas repousser trop loin la date, car la Croatie est le signal le plus positif que l’UE puisse envoyer en direction des Balkans occidentaux. Si l’on veut que le message soit crédible et entendu, on ne peut pas repousser l’adhésion croate ni même être hésitant. Cela reviendrait à dire «alors pour vous n’en parlons même pas ». Pour la Serbie par exemple, il faut donner une date claire aux croates.
Les prochaines élections législatives croates sont programmées pour fin 2011. Peut-on envisager la tenue d’élections anticipées pour précipiter le processus d’adhésion?
C’est certainement ce que voudrait l’entourage du nouveau président, et les sociaux-démocrates, qui ont visiblement le vent en poupe, vont pousser dans ce sens. Le parti actuellement au pouvoir est quant à lui en pleine crise, divisé au niveau du leadership, et discrédité. L’ancien premier ministre a démissionné de façon mystérieuse l’été dernier, il prévoit maintenant de revenir mais son parti ne veut plus de lui. Le nouveau premier ministre, Madame Kosor, n’en a aucune envie. Le candidat à l’élection présidentielle côté majorité n’est même pas le fils d’une personnalité importante, et n’a pas franchi le premier tour.
Il est très tentant pour les sociaux démocrates de profiter de l’avantage et de transformer l’essai avec des élections législatives anticipées. Pour autant, il n’est pas du tout sûr qu’ils réussissent car il faudrait qu’ils arrivent à mettre le gouvernement en minorité.