Irak : le possible retour d’al-Maliki inquiète les États-Unis

L’éventuel retour politique de l’ancien Premier ministre irakien Nouri al-Maliki suscite de vives inquiétudes aux États-Unis, au moment où Washington s’apprête à ouvrir de nouveaux pourparlers régionaux avec les États arabes et l’Iran. Considéré comme proche de Téhéran, l’ex-dirigeant pourrait rebattre les équilibres politiques irakiens et renforcer l’influence iranienne dans le pays.

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Provincial elections in Iraq
18 décembre 2023, Irak, Baghdad : Nouri al-Maliki. [Getty Images/Ameer Al-Mohammedawi_dpa_picture alliance]

Ce retour au pouvoir pourrait étendre l’influence de l’Iran dans le pays et affaiblir les institutions étatiques irakiennes que les États-Unis et leurs alliés ont tenté de mettre en place après l’invasion de 2003, avertissent les détracteurs.

L’actuel Premier ministre irakien, Mohammed Shia al-Sudani, a remporté la majorité des voix lors des élections législatives de novembre. Mais les partis chiites ont désigné Nouri al-Maliki, qui a été chef du gouvernement irakien de 2006 à 2014, comme leur candidat au poste de Premier ministre.

Le président américain Donald Trump a averti qu’un nouveau gouvernement al-Maliki inciterait les États-Unis à retirer leur soutien à l’Irak.

Dimanche 1er février, l’on apprenait que l’envoyé spécial américain en Irak, Mark Savaya, avait été démis de ses fonctions. Selon Reuters, l’une des raisons présumées serait son incapacité à empêcher la nomination de Nouri al-Maliki.

L’héritage d’al-Maliki

La réputation de Nouri al-Maliki est profondément ternie, estime Faisal al-Mutar, un militant irakien des droits de l’Homme, à Euractiv. Au cours de son premier mandat, Nouri al-Maliki « est arrivé au pouvoir avec un discours sectaire extrêmement agressif ».

« Il représentait une version de la politique ancrée dans la vision du monde du parti [islamique] Dawa », explique Faisal al-Mutar, en référence au parti islamiste chiite d’al-Maliki.

« Cela suggérait que les musulmans chiites, en particulier sa propre faction, avaient le droit exclusif de diriger l’Irak », ajoute l’activiste, qui a précédemment travaillé avec les forces américaines contre Al-Qaïda en Irak et dirige aujourd’hui l’organisation à but non lucratif Ideas Beyond Borders.

Selon lui, ce sentiment d’appropriation de l’État était profondément aliénant, non seulement pour une grande partie de la population, mais aussi pour de nombreux Irakiens chiites : les politiques de Nouri al-Maliki ont accéléré la polarisation, contribué à plonger le pays dans un cycle de guerre sectaire et renforcé les groupes extrémistes dans toutes les communautés.

« À bien des égards, cette période a marqué le début de l’échec profond du système politique irakien après 2003 », affirme Faisal al-Mutar.

Michael Pregent, ancien officier du renseignement militaire américain en Irak, partage ce point de vue.

« C’est un leader sectaire », confie Michael Pregent à Euractiv. Nouri al-Maliki a politisé les forces de sécurité irakiennes et porte une responsabilité importante dans la crise de 2013-2014, lorsque les communautés sunnites, marginalisées et harcelées, sont devenues un terrain fertile pour le recrutement par le groupe terroriste État islamique (EI).

Ce résultat a réduit à néant les gains durement acquis par les États-Unis. Les efforts antérieurs de contre-insurrection avaient repoussé les groupes djihadistes à la périphérie de l’ouest de l’Irak, mais Nouri al-Maliki a démantelé l’initiative fructueuse « Fils de l’Irak », poursuit Michael Pregent, en référence à la coalition que les États-Unis avaient formée avec les tribus sunnites de la province d’Anbar, qui avait contribué à stabiliser le pays.

Il s’ensuivit la montée en puissance de l’EI, qui envahit une grande partie du pays en 2014, y compris Mossoul, la deuxième plus grande ville d’Irak.

« L’un de ses hommes »

Même si Nouri al-Maliki lui-même ne revient pas au poste de Premier ministre, Michael Pregent s’attend à ce que l’un de ses hommes de main occupe cette fonction. « Si ce n’est pas al-Maliki, ce sera l’un de ses hommes. »

Les milices chiites soutenues par l’Iran, notamment le puissant Corps Badr dirigé par Hadi al-Amiri, allié de Nouri al-Maliki, garantiraient à Téhéran de conserver une influence décisive sur son voisin.

« Si les forces politiques irakiennes choisissent de ramener Nouri al-Maliki, cela signalerait une posture très antagoniste envers Washington », dit Faisal al-Mutar.

« L’Irak risquerait alors de perdre un allié majeur et un pont essentiel vers l’économie mondiale, une perspective qui préoccupe profondément de nombreux acteurs au sein de l’État irakien. »

Le rétablissement du régime d’al-Maliki réinstaurerait une gouvernance sectaire et renforcerait encore davantage les réseaux de milices qui se sont développés au cours de la dernière décennie, estime-t-il.

« Dans ce scénario, l’UE ne devrait pas considérer son retour comme une situation normale », fait valoir Faisal al-Mutar.

Au contraire, Bruxelles « devrait s’opposer activement à la réinstallation de personnalités liées au régime sectaire soutenu par l’Iran et indiquer clairement que l’aide au développement, la normalisation politique et l’engagement économique ne peuvent se poursuivre sous une telle direction ».

Les sanctions seraient un levier efficace, convient Michael Pregent. « L’Irak est essentiel pour l’Iran, en partie parce qu’il lui donne accès aux dollars américains. »

Si Nouri al-Maliki — ou l’un de ses représentants — prenait le pouvoir, des sanctions radicales devraient suivre, notamment la suppression de toute interaction avec les milices dirigées par les forces armées d’élite iraniennes, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et le ciblage de leurs sources de financement, explique-t-il.

Des sanctions conjointes des États-Unis et de l’UE porteraient un coup sévère à l’économie irakienne, note l’ancien officier du renseignement militaire américain. Et d’ajouter que l’Europe devrait également s’engager auprès des mouvements de protestation des jeunes chiites.

En 2019, des manifestants chiites, principalement des jeunes, se sont soulevés contre le régime sectaire des milices soutenues par l’Iran. Les manifestations ont été violemment réprimées par le CGRI et ses mandataires irakiens, faisant des centaines de morts parmi les manifestants.

Ce mouvement, qui rejette explicitement la fragmentation sectaire de l’Irak, reste l’une des rares sources d’espoir pour un avenir meilleur pour le pays, conclut Michael Pregent.