Hydroélectricité : l’autre pomme de discorde de la transition énergétique européenne
L’UE regorgerait d’importants gisements hydroélectriques non exploités et potentiellement très utiles pour flexibiliser le système énergétique. Mais comme pour le nucléaire, les ONG tirent la sonnette d’alarme : les effets sur l’environnement d’un redéploiement de la filière seraient dévastateurs.
L’UE regorgerait d’importants gisements hydroélectriques non exploités et potentiellement très utiles pour flexibiliser le système énergétique. Mais comme pour le nucléaire, les ONG tirent la sonnette d’alarme : les effets sur l’environnement d’un redéploiement de la filière seraient dévastateurs.
Fin mars, le député Raphaël Schellenberger (Les Républicains — droite) déposait une proposition de loi visant à développer les capacités hydroélectriques françaises. L’idée est, avant tout, d’ « attirer l’attention » sur une énergie décarbonée qui dispose encore d’un important potentiel inexploité, confiait l’élu à EURACTIV France.
Les acteurs de la filière électrique acquiescent : ce potentiel équivaudrait à 20 % de la production hydroélectrique française, soit l’équivalent, en consommation, des « importations de charbon et de gaz cet hiver [2022-2023] », clamait sur Franceinfo Jean-Marc Lévy, secrétaire général de France Hydro Électricité (FHE), syndicat des exploitants de centrales hydroélectriques.
Actuellement, 2 500 installations — dont 2 270 de moins de 10 mégawatts (MW) — cumulent plus de 25 GW de puissance installée et assurent, chaque année, 10 à 14 % de la production électrique française. Il s’agit de la deuxième source énergétique du mix électrique métropolitain, derrière le nucléaire.
Au niveau européen, les centrales hydroélectriques représentent environ 17 % des capacités électriques. Grâce aux retenues d’eau en elles-mêmes ou grâce à des systèmes de pompage, elle constitue également 90 % de la capacité de stockage d’électricité de l’UE.
Et comme en France, les gisements européens seraient sous-exploité. Selon le syndicat européen des acteurs de la filière électrique, Eurelectric, l’amélioration des réservoirs permettrait d’augmenter les capacités de stockage électrique de 80 % et donc d’apporter plus de flexibilité au mix électrique européen.
L’exploitation de ce potentiel serait pourtant entravée. En France, la filière se heurterait, notamment, à la politique concurrentielle de l’UE.
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L’UE, acteur clé
Dans son rapport sur la souveraineté énergétique française publié début avril, le député Antoine Armand (Renaissance – centre) souligne qu’un conflit sur le statut juridique des centrales hydroélectriques cristallise les tensions depuis des années. Paris défend une gestion publique des installations, tandis que Bruxelles prône leur mise en concurrence.
L’incertitude planant sur l’issue du litige serait telle qu’elle pousserait les exploitants à « minimiser au strict nécessaire leurs investissements », relève le rapport.
Malgré cette situation, l’UE chercherait aujourd’hui à rassurer les investisseurs, avance Cécile Georges, déléguée générale de l’Union française de l’électricité (UFE), syndicat professionnel du secteur électrique français.
Cela « n’a pas été facile », mais depuis peu, « les outils sont sur la table », a-t-elle confié lors d’une conférence de presse mi-mars, avec, notamment, des contrats de vente d’électricité de long terme prévus dans la proposition de réforme du marché européen de l’électricité — à savoir des contrats public-privé fixant des couloirs de prix.
Ce nouvel instrument, entre autres, devrait donc soutenir l’ambition de la France de développer 25 % de son potentiel inexploité d’ici 2028. Il est contenu, pour plus des trois quarts, dans la construction de petites centrales. Or, l’UE et nombre d’associations environnementales soutiennent davantage l’amélioration des capacités existantes, plutôt que le développement de nouvelles capacités. L’impact sur l’environnement serait en effet bien moindre.
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Contre la multiplication de petites installations
Selon l’ONG European Rivers Network (ERN), le « pullulement » de petites installations causerait de fortes dégradations de la continuité écologique et de l’état de l’eau, menant à la destruction d’espèces et d’habitats protégés.
À cela s’ajoute l’état désastreux de l’écosystème des rivières et des fleuves européens. « Seulement 40 % des masses d’eau de surface sont en bon état écologique », rappelle l’ONG.
En conséquence, l’ERN et plus de 130 organisations environnementales ont appelé les décideurs européens à ne pas considérer le « nouveau potentiel hydroélectrique » comme une énergie renouvelable au sens de la directive énergies renouvelables (RED) en cours de révision.
Si cette solution venait à ne pas être retenue, qu’au moins, l’hydroélectricité soit exclue des « zones propices au déploiement des renouvelables » et soumise à des critères de durabilité drastiques.
En somme, les associations défendent que l’exploitation de nouveaux gisements causerait davantage de dégâts à l’environnement qu’elle ne contribuerait à la transition énergétique européenne.
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Les Balkans, tête de proue de l’opposition
Certains États membres partagent les mêmes craintes que les ONG. Ainsi de l’Allemagne qui, dans sa stratégie nationale de l’eau publiée mi-mars, facilite le démantèlement de centrales qui auraient un impact élevé sur l’environnement.
En revanche, c’est bien « dans les Balkans que nous connaissons la plus forte opposition à l’hydroélectricité en Europe », confiait à EURACTIV France le délégué général de FHE.
En Albanie, l’hydroélectricité fournit 95 % de l’électricité, sans même que son potentiel ne soit exploité de moitié. Les associations environnementales dénoncent pourtant des cours d’eau qui saturent face à la prédation des porteurs de projets qui n’hésiteraient pas à user de méthodes mafieuses.
Le dernier évènement majeur fait toutefois cas d’une victoire pour les activistes. Après de nombreuses tractations, la rivière Vjosa, l’une des dernières grandes rivières non exploitées d’Europe, a été sanctuarisée le 15 mars dernier.
Face aux oppositions, les acteurs de la filière attendent dorénavant des garanties des pouvoirs publics. Les besoins en flexibilités seraient trop importants pour tergiverser, même si les effets du changement climatique devraient entrainer, par la perturbation des précipitations et les sécheresses, un dérèglement et une baisse progressive de la production hydroélectrique en Europe.
[Édité par Davide Basso]