Gilles Briatta, l’Europe souvent, la France toujours
Il est le "Monsieur Europe" de l’ombre. Conseiller de François Fillon, Gilles Briatta est également secrétaire général aux affaires européennes, le lien entre Paris et Bruxelles. Portrait de cet Européen gaulliste.
Il est le « Monsieur Europe » de l’ombre. Conseiller de François Fillon, Gilles Briatta est également secrétaire général aux affaires européennes, le lien entre Paris et Bruxelles. Portrait de cet Européen gaulliste.
« Conseiller référendaire », « ministre plénipotentiaire »… Ces titres obscurs sont le jardin d’un tout petit cercle de diplomates. Enfant, «ils m’ont fait fantasmer », aime pourtant raconter le secrétaire général aux Affaires européennes (SGAE), Gilles Briatta. Il est la courroie de transmission entre les représentants de la France à Bruxelles et le gouvernement.
Un rien dandy, cheveux en arrière et regard clair, ce diplomate de 51 ans « qui a le style Quai d’Orsay », selon les mots de la députée européenne socialiste Catherine Trautmann, sourit de manière imperturbable. Le sobriquet « ultra bright » lui avait d’ailleurs été attribué par des conseillers ministériels pendant la présidence française de l’UE en 2008.
« Je voulais ce poste »
Après le Quai d’Orsay, la délégation de la Commission européenne à Washington, l’ambassade de France à Rome, la représentation permanente à Bruxelles, celui qui est également le conseiller Europe de François Fillon explique sans fard avoir fait campagne pour prendre la tête du SGAE. « C’était mon rêve, je voulais ce poste, je disais à tout le monde que j’étais le meilleur », explique ce Lyonnais d’origine qui reconnaît parfois être « un peu sûr de son fait ».
Son partenaire bruxellois, le chef de la représentation permanente de la France, Philippe Etienne lui trouve toutefois « un certain sens politique, indispensable à ce poste ».
Issu d’une famille d’entrepreneurs « indépendants forcenés », où les fonctionnaires sont rares et regardés « de manière étrange », Gilles Briatta n’était pas prédisposé à une carrière de diplomate. Mais il a eu les diplômes qu’il faut. Grande école de commerce, Sciences po, l’ENA, il entre directement au Quai d’Orsay en 1987 où il se décide pour les Affaires européennes.
Ce choix de l’Europe est presque une provocation, qui semble ne pas lui déplaire. Plusieurs fois, « on m’a répété que c’était suicidaire de ne faire que ça. Quelqu’un que j’aimais beaucoup m’a convoqué pour me dire que j’étais en train de détruire ma carrière », promet-il.
Le mentor, Pierre de Boissieu
« Mono-maniaque », intéressé par « l’histoire du continent européen, son unification difficile, ses opportunités, ses dangers », Gilles Briatta a commencé sa carrière aux côtés du gaulliste Pierre de Boissieu, « son mentor », connu pour avoir bataillé pour sauvegarder le leadership des États par rapport aux autres institutions de l’UE, lors de la discussion du traité de Maastricht en 1992.
Gilles Briatta fait donc partie, notamment avec François Fillon qu’il côtoie quotidiennement, des défenseurs de l’Europe des nations. Des « Niçois », comme les surnomment avec un peu de dédain les fédéralistes européens, qui leur reprochent d’avoir fait voter le très critiqué traité de Nice en 2001.
Au-delà de la filiation intellectuelle, l’actuel secrétaire général du Conseil de l’UE a transmis au tout jeune énarque les règles d’or de la diplomatie européenne : « Il faut chauffer la salle ».
Ecouter l’adversaire, se mettre à sa place pour comprendre ses contraintes nationales et la façon de le rallier à sa cause, passer des dizaines de coups de téléphone pour s’assurer que le partenaire italien ou néerlandais appuiera bien la position défendue par la France au prochain conseil des ministres.
Pierre de Boissieu et Jean-Claude Trichet ©Consilum
« Influence rapide »
« Il m’a aussi montré que les affaires européennes permettent d’avoir une influence rapide », explique Gilles Briatta.
Un pouvoir vérifié un peu plus tard, lors de la rédaction du traité d’Amsterdam aux côtés de Michel Barnier, dont il a été le conseiller technique lors de son passage au ministère des Affaires européennes entre 1995 et 1997. « Certaines de mes phrases se sont retrouvées dans le traité avec une facilité déconcertante », s’émerveille-t-il encore.
Fasciné par les grands hommes, qui croient en leur bonne étoile, Gilles Briatta raconte volontiers avoir été inspiré par l’histoire du vaniteux et inexpérimenté Cléon, vainqueur des Spartiates pendant la guerre du Péloponnèse. Ou encore par le général Grant, alcoolique et peureux, mais figure de la guerre de Sécession américaine.
« J’ai toujours trouvé l’affaire Cléon très étonnante. Parfois, certaines personnes disent exactement ce qu’il faut faire, même si leur réputation ne nous amène pas à les croire. Elles proposent des solutions dont les stratèges se moquent et qui mériteraient pourtant d’être analysées. »
Sortir de la ligne droite
S’intéresser à l’absurde? Une attitude qui contraste avec « le côté purement rationnel, très français, selon lequel la meilleure distance entre deux points est la ligne droite ».
En quatre ans au SGAE, la présidence française de l’UE a été le moment le plus stressant, explique celui qui en a été l’un des principaux organisateurs. Notamment la négociation sur le paquet énergie-climat. « Vous arrivez au Conseil européen et vous vous rendez compte que vous êtes l’un des seuls confiants ».

© Gilles Briatta (gauche). Ambassade de France en Roumanie
Une confiance qui semble décidément ne jamais le quitter. Pas même dans le dossier sur l’expulsion des camps de Roms, qui a pourtant créé une violente polémique entre Bruxelles et Paris à la fin de l’été 2010. « C’est là où le métier est agréable », assure-t-il.
Dans ces moments précis, les ministres concernés se tournent « assez naturellement vers vous. Et j’étais certain que la commissaire, trop sûre de son fait, était allée au-delà de ce qu’elle aurait dû, oralement et dans son écrit ». « Il ne faut jamais oublier que si vous doutez, votre adversaire doute aussi».
Même en cas de victoire de la droite à l’élection présidentielle de 2012, il ne briguera pas un second mandat. A 51 ans, Gilles Briatta n’est pas non plus tenté par un siège d’élu. « Il faut vraiment en rêver ». Quitter le service de l’État ? « Ce serait vraiment stupide… Je n’ai jamais été ambassadeur ».
