France : les avantages politiques de la lutte contre le narcotrafic

Les violences liées à la drogue se généralisent partout en France, au point qu’affirmer lutter contre les trafics permet de peser politiquement, même si des résultats concrets se font attendre sur le terrain.

Euractiv France
Marcus Brandt/picture alliance via Getty Images
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PARIS — Les violences liées à la drogue se généralisent partout en France, au point qu’affirmer lutter contre les trafics permet de peser politiquement, même si des résultats concrets se font attendre sur le terrain.

Rarement un sujet aura fait autant consensus au sein de la classe politique française. Cette semaine, le Sénat a examiné et adopté sans difficulté une proposition de loi transpartisane visant à lutter contre le narcotrafic, reprenant les recommandations d’une commission d’enquête du printemps dernier.

Le texte préconise « un traitement de choc » pour lutter contre la « submersion » du territoire français par la drogue, au risque que l’Hexagone ne devienne un « narco-État », comme le précise l’un de ses rapporteurs, le sénateur Les Républicains (LR) Étienne Blanc.

Parmi les mesures envisagées, le renforcement de l’Office anti-stupéfiants (Ofast) — une agence chargée de coordonner l’action des services chargés de démanteler les organisations criminelles —, la création d’un parquet national spécialisé dans la lutte contre le narcotrafic, mais aussi la multiplication des enquêtes patrimoniales pour atteindre les trafiquants au portefeuille.

L’explosion du trafic et des violences

L’augmentation des saisies ces dernières années raconte à elle seule l’explosion du trafic. D’après la police française, 49 tonnes de cocaïne ont été interceptées en 2024, contre 27,7 tonnes en 2022, et seulement 6,6 tonnes en 2014.

Le nombre des consommateurs de cocaïne est lui aussi en forte progression, selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), plus d’un million de personnes en 2023 contre 600 000 en 2019.

Et les violences liées au narcotrafic touchent désormais tout le territoire, y compris les villes moyennes et les zones rurales qui étaient auparavant épargnées.

Le 5 janvier, une fusillade éclatait dans le quartier universitaire de Rennes. Quelques jours plus tard, six commerces étaient mitraillés dans l’agglomération de Besançon. Le 15 janvier encore, trois personnes étaient blessées par des tirs à Nîmes.

« La production mondiale de cocaïne a explosé, et l’Europe est une cible privilégiée pour écouler les stocks », note Clotilde Champeyrache, spécialiste en économie des réseaux criminels.

« Depuis les confinements du Covid, la drogue est livrée à domicile, ce qui permet de toucher des usagers éloignés des points de deal traditionnels ».

L’augmentation des mesures répressives dans les grandes villes a aussi poussé les trafiquants à déplacer leurs activités dans des zones moins surveillées, explique Nacer Lalam, chercheur à l’Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur (IHEMI).

« À partir de Marseille par exemple, de petites équipes remontent vers le nord sur les grands axes routiers, en direction d’Avignon et de Valence et entrent en concurrence avec des trafiquants déjà installés, ce qui peut engendrer des violences ».

Peser politiquement

Si le gouvernement du centriste François Bayrou pourrait tomber dès la présentation du budget 2025 début février, deux de ses ministres semblent avoir la faveur des sondages : le très droitier Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur et son collègue macroniste Gérald Darmanin à la Justice.

Tous deux se préparent pour la présidentielle de 2027, et tous deux ont fait de la lutte contre la drogue l’une de leurs priorités.

Nommé à l’automne dernier par Michel Barnier, Bruno Retailleau parle d’un « combat vital » pour la France. Le 13 janvier, le ministre détaillait l’installation d’une cellule de renseignement opérationnelle sur les stupéfiants (CROSS) dans le port du Havre, où plus de 14 tonnes de cocaïne ont été saisies en 2024.

La veille, Gérald Darmanin avait annoncé le regroupement des « 100 plus gros narcotrafiquants » de France dans une prison de haute sécurité, d’ici l’été 2025, afin d’empêcher ces derniers de gérer leurs réseaux depuis leur cellule.

Lorsqu’il était encore ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin avait surtout lancé des opérations « places nettes » destinées à décapiter les réseaux de trafiquants. Entre septembre 2023 et décembre 2024, la police a donc mené plus de 300 interventions sur tout le territoire français, mobilisant plus de 50 000 fonctionnaires de police, mais pour des résultats limités, 5 kg de cannabis et 200 g de cocaïne en moyenne par intervention.

« La lutte contre le narcotrafic est souvent utilisée dans les gouvernements de droite, quand plusieurs ministres luttent pour le pouvoir, même si les lois les plus répressives sur la question sont généralement votées par la gauche », note Yann Bisiou, spécialiste des politiques publiques des drogues.

« Quelque soit le parti, c’est un discours qui porte toujours. Qui pourrait être contre des mesures de lutte contre le trafic de drogue ? »

Reste maintenant à voir si les mesures contenues dans le nouvelle loi porteront leurs fruits.

Selon l’OFDT, la teneur moyenne de principe actif contenu dans la cocaïne consommée en France en 2023 était en moyenne de 73%, contre 46% en 2011. Cela indique que les trafiquants sont obligés d’améliorer la qualité de leur produit pour continuer à exister dans un marché très concurrentiel.

Et donc en creux l’échec de toutes les politiques de lutte menées depuis plus d’une décennie.

[AM]