Financer la défense : ce que veulent et ne veulent pas les États membres
Les États membres de l'Union européenne (UE) doivent se mettre d'accord sur une augmentation commune des dépenses de défense. Euractiv fait le point sur leurs différentes positions en la matière.
Les États membres de l’Union européenne (UE) doivent se mettre d’accord sur une augmentation commune des dépenses de défense. Euractiv fait le point sur leurs différentes positions en la matière.
Au niveau national, les gouvernements peuvent augmenter les impôts, s’endetter ou réduire les aides sociales. Au niveau européen, le moyen le plus simple de lever des fonds est aussi le plus controversé : l’émission d’euro-obligations. Il peut s’agir d’une dette commune ou d’obligations émises par la Banque européenne d’investissement (BEI) avec la garantie des États membres.
D’autres options consistent à réaffecter les fonds non dépensés, comme le fonds de relance pour la pandémie, ou à assouplir les règles de dépense des fonds de cohésion de l’UE.
Une autre possibilité est de pousser les banques commerciales, la BEI ou une nouvelle banque de défense à investir directement dans les produits militaires en labellisant la défense comme un secteur « durable ».
Certains dirigeants souhaitent encourager les dépenses en exemptant les budgets liés à la défense du calcul de la dette nationale, contournant ainsi les règles fiscales de l’UE. Mais cela ne signifierait pas automatiquement plus d’argent. Qu’en pensent les États membres ?
Ceux qui dépensent sans compter
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La Pologne est le pays le plus dépensier en matière de défense, et a déjà dépassé les Américains en consacrant 5 % de son PIB à ce secteur. Pourtant, Varsovie n’investit pratiquement pas dans les capacités européennes. Si l’UE participe, la Pologne est ouverte à tout : flexibilité dans la révision des règles budgétaires, dette commune, financement privé accru, etc. Les autorités polonaises souhaitent simplement pouvoir continuer leurs achats aux États-Unis et en Corée du Sud.
La Lituanie, qui partage une frontière avec Kaliningrad et la Biélorussie, s’est également engagée à augmenter ses dépenses de défenses de 5 à 6 % à partir de l’année prochaine. Selon son président, Gitanas Nausėda, le pays ne néglige aucune piste de financement : « emprunts conjoints, traitement plus souple des dépenses de défense lors du calcul du déficit budgétaire, extension du mandat de la BEI ».
L’Estonie, voisine de la Russie et toujours enthousiaste en matière de dépenses de défense, soutient depuis longtemps l’idée d’utiliser des euro-obligations et de modifier le mandat de la BEI pour qu’elle investisse dans des produits purement liés à la défense. Le pays n’exclut aucune option.
La Lettonie, qui consacre déjà 3,45 % de son budget à la défense, n’hésite pas non plus à s’engager pleinement dans cette voie. « Nous pouvons chercher des obligations ou d’autres émissions, mais nous devons trouver un moyen de les financer parce que c’est ce dont l’Europe a besoin », a souligné la Première ministre Evika Siliņa. En clair, le pays souhaite prendre tout ce qu’il pourra obtenir.
La Grèce, tout comme la Pologne, est l’un des pays qui a le plus insisté pour investir dans la défense et mettre en place un bouclier de défense aérienne à l’échelle européenne. Mais Athènes, contrairement à Varsovie, a une longue tradition de dépenses militaires importantes qui pèsent sur son budget — et ses préoccupations de longue date à l’égard de la Turquie en sont la preuve. Naturellement, la Grèce accueillerait favorablement une plus grande flexibilité des règles de l’UE en matière de dette, afin que les États membres ne soient pas, selon les termes du Premier ministre Kyriákos Mitsotákis, « punis » pour avoir donné la priorité à la sécurité. Ce dernier souhaite également la création d’un fonds européen de 100 milliards d’euros.
La Finlande, autrefois frugale et devenue dépensière, a déclaré qu’elle était ouverte à différents types de solutions, y compris les euro-obligations. Le pays a lancé un appel en faveur d’un rôle plus important pour la BEI afin d’investir dans des produits purement liés à la défense. « Nous avons également besoin d’un financement européen commun plus important », a déclaré le Premier ministre Petteri Orpo. Impensable il n’y a pas si longtemps.
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Les pirates du budget
Tous les États membres de l’UE n’augmentent pas leur budget de défense. Certains préfèrent se contenter des fonds existants. Ces derniers ont tendance à hésiter à s’endetter, les taux d’intérêt s’accumulant et augmentant les contributions nationales.
Les Pays-Bas sont les plus célèbres de tous les pays « frugaux ». La Haye s’oppose à l’augmentation des dépenses nationales à moins que chacun ne mette d’abord de l’ordre dans ses affaires, en atteignant l’objectif de 2 % du PIB. L’écart actuel ? 60 milliards d’euros par an. Ensuite, les banques devraient faciliter l’accès des entreprises aux prêts en révisant la définition de l’investissement « durable » de la Commission — le critère ESG — qui, selon l’industrie de la défense, les empêche d’accéder au financement.
La Suède, deuxième pays économe notable, préfère également se tourner d’abord vers les fonds existants, comme ceux de la BEI, plutôt que de discuter d’obligations ou d’augmenter les contributions nationales au budget de l’UE.
D’autres pays, comme l’Italie ou la Roumanie, sont intéressés par une augmentation des dépenses, mais aussi par des transferts d’argent plutôt que par une augmentation des budgets. L’Italie a par exemple appelé à une réforme des règles budgétaires de l’UE, tandis que la Roumanie a demandé que l’utilisation des fonds de cohésion pour la défense soit associée à des augmentations budgétaires.
Chypre a également déclaré qu’elle souhaitait utiliser la BEI et mobiliser des capitaux privés pour son industrie de la défense en plein essor.
Le Portugal semble de son côté favorable à la dette commune, son Premier ministre Luís Montenegro soulignant que le plan de relance et de résilience a prouvé que les pays pouvaient faire des investissements de manière coordonnée et commune. Lisbonne espère également attirer davantage d’industries sur ses côtes grâce à cette approche. Mais, bien entendu, Luís Montenegro veut s’assurer que les règles de stabilité financière du pays ne sont pas « mises en péril » dans le processus.
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Ceux avec qui personne ne veut traiter
La France fait figure d’exception. Comme toujours, le président Emmanuel Macron a appelé les Européens à prendre leur destin en main et à dépenser davantage, à renforcer leurs armées et, surtout, à acheter des produits fabriqués dans l’UE avec des fonds européens. Automatiquement, cela profitera aux entreprises françaises. Mais voilà le problème : la plupart des États membres veulent utiliser les fonds de l’UE pour acheter des produits étrangers, afin d’éviter de contrarier Washington.
Quelle est donc la meilleure solution ? Transférer la conversation hors de l’UE et dans un club plus petit – l’E5 — qui inclut le Royaume-Uni.
Si deux pays sont « coincés entre le marteau et l’enclume » dans ce débat, c’est la Hongrie et la Slovaquie. Contrairement à leurs partenaires, Budapest et Bratislava souhaitent un cessez-le-feu rapide en Ukraine et des pourparlers de paix dès que possible, et non davantage d’armes. Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a clairement déclaré qu’un budget de défense supérieur à 2 % détruirait l’économie.
Ceux qui ne sont pas si sûrs
Quand certains pays ne lésinent pas sur les dépenses de défense, d’autres y réfléchissent encore, ou esquivent carrément la question.
Il y a quelques semaines, le Danemark a fait volte-face en déclarant qu’il n’excluait pas la possibilité d’emprunter conjointement. Auparavant, la frugalité était pourtant le mot d’ordre à Copenhague. Mais c’était avant que Donald Trump ne laisse entendre qu’il comptait s’emparer du Groenland, peut-être même par la force. Aujourd’hui, le budget de la défense nationale de Copenhague devra être « plus proche de 5 % que de 2 % », a annoncé la Première ministre Mette Frederiksen la semaine dernière. Comment ? « La réponse courte est que nous ne le savons pas encore », a-t-elle ajouté.
L’Allemagne, elle, est dans une impasse politique, avec des priorités différentes. Son chancelier, Olaf Scholz, se garde bien de donner des indications claires. Friedrich Merz, le grand favori pour les élections, a rejeté le concept d’objectifs de dépenses de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en tant que tel, mais pourrait être ouvert à une dette commune.
L’Autriche est dans la même situation d’attente. Elle pourrait se retirer de l’initiative d’acquisition de défense aérienne, l’Initiative européenne pour la protection du ciel (ESSI), menée par l’Allemagne. En ce qui concerne l’augmentation des dépenses de défense avec les collègues européens, le chancelier en exercice Alexander Schallenberg ne s’engage à rien pour l’instant : « je ne veux pas anticiper les négociations gouvernementales à cet égard ». L’Autriche est toutefois ouverte à « la mise en commun et au partage » en matière de recherche et d’acquisition communes, a-t-il déclaré.
La Belgique, autre pays en queue de peloton, « espère atteindre les 2 % et les 5 % à l’avenir », a déclaré son tout nouveau Premier ministre, Bart De Wever.
L’Espagne, le pire pays en terme de dépenses selon l’OTAN, s’est elle aussi abstenue de donner une vision claire. Le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a déclaré au début du mois qu’il « n’encouragerait jamais une dérive militariste qui nous conduirait à une nouvelle course aux armements. Le monde a des priorités plus urgentes, et aucun manuel ne dit que la paix et la sécurité peuvent être gagnées en construisant des arsenaux », jetant ainsi un froid sur le débat houleux.
Malte, l’acteur neutre, est favorable à l’augmentation des dépenses de défense au niveau de l’UE, à condition qu’elles ne concernent pas uniquement la Russie et qu’elles aident également le flanc sud de l’UE. En ce qui concerne le financement, La Valette n’a pas de préférence. Une chose est sûre, cependant : toute option doit respecter sa neutralité.
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Les minimalistes de la défense
Enfin, certains pays souhaitent maintenir les budgets en l’état et s’assurer que tout le monde atteint les 2 % de base avant d’augmenter les dépenses.
L’Irlande a appelé à préserver d’autres lignes budgétaires au niveau de l’UE, notamment la recherche et l’agriculture. Dublin n’a pas non plus signé la lettre adressée à la BEI et maintient une position floue sur les emprunts conjoints.
Le nouveau Premier ministre de Bulgarie, Rossen Jeliazkov, a déclaré qu’il n’y aurait pas de réduction des fonds de cohésion pour les régions les plus pauvres. Ces fonds « ne doivent pas non plus être utilisés pour des ressources à réaffecter, ils doivent rester destinés aux politiques de cohésion », a-t-il souligné. En outre, il a clairement indiqué qu’il fallait demander aux mauvais élèves d’atteindre leur objectif de 2 % avant qu’il ne soit question d’imposer de nouvelles hausses de dépenses.
Même chose pour le Luxembourg, dont le Premier ministre Luc Frieden a déclaré que la priorité était de « s’assurer que tout le monde atteigne ses objectifs de 2 % dans le cadre des budgets nationaux ». Ce n’est qu’ensuite que l’UE pourra se tourner vers les capitaux privés et la BEI — même si le pays a obtenu une dérogation à l’objectif des 2 %.
*Darius Kölsch a contribué à la rédaction de cet article.
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(AB)