Faute d’accord, l’UE va prêter 90 milliards d’euros à l’Ukraine et renonce aux avoirs russes
Les dirigeants européens ont finalement convenu d’accorder un prêt garanti par le budget de l’UE pour soutenir Kiev jusqu’en 2027, abandonnant ainsi le plan de « prêt de réparation » basé sur des avoirs russes gelés, porté par Friedrich Merz et Ursula von der Leyen.
Lors d’un sommet crucial jeudi 18 décembre, les dirigeants de l’UE ne sont pas parvenus à s’entendre sur le projet de prêt de plusieurs milliards d’euros destiné à l’Ukraine financé par les actifs russes immobilisés. Un revers politique pour Ursula von der Leyen et son compatriote Friedrich Merz, les deux principaux partisans du projet au sein du bloc.
Tôt vendredi matin, le président du Conseil européen, António Costa, a déclaré que les dirigeants avaient plutôt convenu d’accorder un prêt de 90 milliards d’euros garanti par le budget de l’UE pour soutenir Kiev jusqu’en 2027, abandonnant ainsi le plan de prêt de réparation.
La Commission européenne avait pourtant défendu cette proposition non seulement comme un moyen de soutenir la résistance de l’Ukraine face à l’invasion russe, mais aussi comme un levier géopolitique susceptible de contraindre Moscou à s’asseoir à la table des négociations.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a personnellement exhorté les dirigeants de l’UE à soutenir cette option lorsqu’il s’est adressé à eux au début du sommet européen, qualifiant l’utilisation des actifs russes de « morale, juste et légale ». « Comment peut-on vraiment croire aux garanties de sécurité futures, celles dont nous discutons beaucoup et qui sont inscrites dans les documents euro-atlantiques, si l’Europe n’est pas capable de prendre cette décision très importante ? », a-t-il également demandé.
« Quel message envoyons-nous à la Russie ? », a questionné un haut responsable de l’UE après les discussions. « [Nous] avons fait beaucoup de bruit pour rien. »
Le Premier ministre belge Bart De Wever avait averti à plusieurs reprises que ce projet était juridiquement et financièrement irréalisable et qu’il exposerait son pays — où sont détenus la plupart des actifs russes disponibles au sein de l’UE — à des représailles russes, à moins que d’autres États membres n’acceptent de partager les risques.
Après une journée entière de négociations entre la Commission et les diplomates belges, la proposition finale soumise aux dirigeants n’a pas abouti.
« C’était comme un navire en train de couler, comme le Titanic, et à la fin, il n’y avait plus rien », a résumé Bart De Wever en s’exprimant face à la presse après le sommet.
Ursula von der Leyen et le chancelier Friedrich Merz se sont efforcés de présenter le résultat comme un succès. « Je suis très heureuse de dire que nous avons réussi », a commenté la présidente de la Commission, soulignant que l’Ukraine ne serait tenue de rembourser le prêt que si elle recevait des réparations de Moscou.
Friedrich Merz a également affirmé que cet accord, qui repose sur un emprunt commun de l’UE auquel l’Allemagne s’est longtemps opposée, était une idée qu’il avait lui-même « suggérée ». À son arrivée au sommet jeudi, il avait décrit le prêt de réparation comme la « seule option » pour soutenir l’Ukraine, qui devrait être à court de fonds d’ici avril 2026.
Comment l’accord a été conclu
Préparés à un sommet marathon de plusieurs jours, les dirigeants se sont enfermés dans une salle sans téléphone portable pour tenter de parvenir à un compromis acceptable pour Bart De Wever. Le dirigeant belge avait exigé un partage des risques financiers entre les capitales de l’UE, une condition à laquelle de nombreuses capitales se sont farouchement opposées.
D’autres pays, tels que l’Italie et la France, se sont également montrés peu enthousiastes à l’égard de ce projet. La menace proférée plus tôt dans la journée par la Première ministre danoise Mette Frederiksen de faire adopter le projet sans tenir compte de la Belgique a rapidement été écartée.
Après plus de quatre heures de discussions, il est apparu clairement qu’il n’y avait pas de voie viable pour parvenir à un accord sur le prêt de 210 milliards d’euros destiné à la réparation.
Selon deux diplomates de l’UE, un moment clé s’est produit lorsqu’ Emmanuel Macron s’est approché du Hongrois Viktor Orbán pour le presser de renoncer à son opposition à l’émission d’une dette commune, qui nécessite un consentement unanime.
Viktor Orbán, qui avait étroitement coordonné son action avec ses alliés populistes, le Premier ministre tchèque Andrej Babiš et le Slovaque Robert Fico, a accepté de soutenir un prêt de 90 milliards d’euros, à condition qu’aucun des trois pays ne contribue financièrement. « Malgré les récentes farces, cette utilisation des avoirs russes gelés est une affaire classée », a déclaré M. Orbán aux journalistes après le sommet.
L’accord final prévoit que « le prêt n’aura aucune incidence sur les obligations financières de la République tchèque, de la Hongrie et de la Slovaquie ». Les trois Premiers ministres restent des alliés politiques du président américain Donald Trump — qui a ses propres projets concernant les avoirs russes en Europe — et sont sceptiques quant à la poursuite du soutien militaire à l’Ukraine.
Avant le sommet, Bruxelles avait invoqué une disposition d’urgence juridiquement contestable pour immobiliser définitivement les avoirs russes, privant ainsi Orbán d’un atout crucial dans ses négociations avec Bruxelles.
Bart De Wever, quant à lui, a minimisé l’idée d’une victoire belge. « Tout le monde peut quitter cette salle de réunion en vainqueur », a-t-il déclaré. « Je pense que c’est l’Ukraine qui a gagné. »
Le ministre belge de la Défense, Theo Francken, membre du parti nationaliste flamand de De Wever (N-VA), a déclaré : « L’UE a reçu une leçon de démocratie. »
Bien qu’il ait été le plus virulent opposant à ce projet, Bart De Wever n’était pas le seul. Le Premier ministre suédois Ulf Kristersson a expliqué que la Belgique était prête à aller de l’avant si des garanties suffisantes lui étaient fournies. « La Belgique aurait payé sa part », a-t-il affirmé.
Kjeld Neubert, Aurélie Pugnet et Charles Cohen ont contribué à la rédaction de cet article.
(asg)