Fantômes du passé : les décrets Beneš de 1945 ravivent les tensions entre la Slovaquie et la Hongrie et gagnent Bruxelles

Une loi slovaque criminalisant le débat sur les expropriations d’après-guerre a rouvert les fractures historiques entre la Slovaquie et la Hongrie, mettant à l’épreuve l’alliance entre Robert Fico et Viktor Orbán.

EURACTIV.com
Prime Minister Of Hungary Viktor Orban At The European Council
Le Premier ministre hongrois Viktor Orban (à gauche) et son homologue slovaque Robert Fico. [Getty Images/Nicolas Economou_NurPhoto]

Une loi censée refermer un chapitre douloureux de l’histoire slovaque d’après-guerre a finalement ravivé de profondes fractures politiques. Elle a provoqué une confrontation ouverte entre le Premier ministre slovaque Robert Fico et son homologue hongrois Viktor Orbán, tout en entraînant Bruxelles dans un débat explosif sur les droits des minorités, à la veille d’échéances électorales cruciales dans les deux pays.

Longtemps alliés au sein de l’UE, Robert Fico et Viktor Orbán ont souvent fait front commun à Bruxelles, notamment sur la migration, les sanctions ou l’État de droit. Mais l’adoption précipitée d’une loi slovaque touchant à l’héritage hautement sensible des décrets Beneš de 1945 — qui avaient servi de base à l’expulsion des Allemands et des Hongrois ethniques après la Seconde Guerre mondiale — met aujourd’hui cette relation à rude épreuve. Budapest a désormais saisi la Commission européenne.

La semaine dernière, l’exécutif européen a confirmé avoir reçu une plainte officielle de la Hongrie et avoir ouvert un examen du dossier. De son côté, Bratislava campe sur ses positions et défend la loi, déjà contestée en Slovaquie devant la Cour constitutionnelle par l’opposition.

Aux origines du conflit : une loi sur les expropriations d’après-guerre

La controverse porte sur un amendement adopté en décembre dans le cadre d’une procédure accélérée par le gouvernement Fico, qui érige en infraction pénale passible d’une peine pouvant aller jusqu’à six mois de prison le fait de remettre en question les lois d’expropriation promulguées dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre.

Ces accords ont été codifiés dans les décrets Beneš, promulgués en 1945 par le président de l’époque, Eduard Beneš, qui imposaient une culpabilité collective aux Allemands et aux Hongrois de souche et permettaient la confiscation de leurs biens.

Après la Seconde Guerre mondiale, ces décrets ont privé environ trois millions d’Allemands des Sudètes et plus de 100 000 Hongrois de leur citoyenneté et ont confisqué leurs biens, déclenchant des expulsions massives au cours desquelles des milliers de personnes ont trouvé la mort.

La plupart des Allemands ont été expulsés vers ce qui est devenu plus tard l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est, certains ont été envoyés en Autriche, tandis que les Hongrois ont été transférés en Hongrie dans le cadre de l’échange de population entre la Tchécoslovaquie et la Hongrie.

Pendant des décennies, les décrets Beneš sont restés un sujet politiquement explosif. Des groupes allemands et autrichiens Sudètes ont fait campagne pour leur abrogation et, au début des années 2000, des responsables politiques autrichiens ont même menacé de bloquer l’adhésion de la République tchèque à l’UE sur cette question. Les relations tchéco-allemandes ont été officiellement normalisées en 1997 après une déclaration commune reconnaissant les torts historiques.

En Slovaquie, en revanche, le sujet était resté largement enfoui. Il a refait surface fin 2025 lorsque le principal parti d’opposition, Slovaquie progressiste, a mis en lumière plusieurs affaires judiciaires récentes dans lesquelles des citoyens d’origine hongroise auraient perdu leurs terres sur la base de lois datant des années 1940.

Cette résurgence du débat a inquiété la coalition au pouvoir, qui a alerté sur les risques de déstabilisation qu’entraînerait une remise en cause du règlement d’après-guerre. En réaction, le gouvernement a rapidement fait adopter une loi visant, de facto, à interdire toute contestation publique de cet héritage historique.

Les responsables politiques hongrois, en particulier au sein du parti Fidesz au pouvoir de Viktor Orbán, condamnent depuis longtemps les décrets Beneš. En 2021, le président du Parlement, László Kövér, les a qualifiés de « crime devant Dieu et les Hommes ».

Dans un premier temps, Viktor Orbán a adopté une posture prudente, soucieux de préserver sa relation étroite avec Robert Fico. Cette retenue a toutefois volé en éclats après que le chef de l’opposition hongroise, Péter Magyar, a accusé le gouvernement d’abandonner les Hongrois de Slovaquie et dénoncé Fico comme un dirigeant « anti-hongrois », une accusation devenue politiquement sensible à l’approche des élections.

Le chef de cabinet d’Orbán, Gergely Gulyás, a alors promis une assistance juridique aux Hongrois ethniques concernés par la loi slovaque, tandis que Budapest sollicitait officiellement l’intervention de la Commission européenne.

Une erreur stratégique de Bratislava

Pour le politologue slovaque Grigorij Mesežnikov, cet épisode illustre une grave erreur de calcul du gouvernement Fico.

« Bien que les tensions n’aient pas encore débouché sur un conflit ouvert entre Orbán et Fico, le gouvernement slovaque a clairement sous-estimé l’impact de cette loi sur les relations bilatérales, tant aujourd’hui qu’à l’avenir », affirme le politologue, également président de l’Institut des affaires publiques (IVO) basé à Bratislava.

Les répercussions se sont également fait sentir au niveau national. Le parti Alliance hongroise de Slovaquie, qui n’est actuellement pas représenté au parlement et qui se montre traditionnellement prudent lorsqu’il s’agit de se joindre à des manifestations antigouvernementales, a manifesté pour la première fois l’année dernière aux côtés du parti Slovaquie progressiste, signe d’un mécontentement plus large parmi les électeurs hongrois de Slovaquie.

La coalition de Robert Fico cherche depuis longtemps à attirer cet électorat, qui représente environ 10 % de la population slovaque. Lors de la campagne présidentielle de 2024, même le candidat soutenu par la coalition, Peter Pellegrini, a soulevé la nécessité de remédier aux injustices perçues liées aux décrets Beneš.

En criminalisant le débat sur cette question, Robert Fico a réduit sa propre marge de manœuvre politique, estime Grigorij Mesežnikov. Cette décision complique non seulement les relations avec Orbán, mais aussi toute perspective d’adhésion de l’Alliance hongroise à une future coalition gouvernementale avec le parti Smer de Robert Fico tant que la loi restera en vigueur.

« Cette loi est mauvaise à tous égards », confie Grigorij Mesežnikov à Euractiv Slovaquie, ajoutant que son impact sur les relations bilatérales et la formation future d’une coalition montre que le camp de Robert Fico « a réagi de la pire manière possible ». Il fait aussi remarquer que la procédure accélérée n’avait laissé à Viktor Orbán aucune possibilité d’intervenir en privé.

Des élections décisives à l’horizon

La prochaine phase du conflit dépendra en grande partie des élections hongroises d’avril. Grigorij Mesežnikov pense que les options de Viktor Orbán sont limitées.

« Orbán doit être extrêmement en colère contre Fico, mais il a toujours besoin de lui », souligne-t-il. Et d’ajouter que le dirigeant hongrois continue de considérer le Premier ministre slovaque comme son seul allié fiable au sein de l’UE.

Une victoire écrasante de Viktor Orbán obligerait probablement le Premier ministre slovaque à faire preuve de prudence pour préserver l’alliance. Une victoire de Péter Magyar pourrait toutefois changer radicalement la donne.

Un tel résultat pourrait conduire Robert Fico à « perdre toutes ses inhibitions » envers la Hongrie. Dans ce cas, prévient le politologue Mesežnikov, le dirigeant slovaque pourrait à nouveau déployer un nationalisme anti-hongrois avant les élections législatives slovaques de 2027, une stratégie qu’il a utilisée pendant son mandat de Premier ministre entre 2006 et 2010.

À l’époque, Robert Fico s’était ouvertement opposé à la Hongrie et au Premier ministre hongrois lui-même, faisant du nationalisme un outil politique central. Si Viktor Orbán venait à tomber, l’expert estime que Robert Fico pourrait reprendre ce rôle.

Pour l’instant, l’alliance tient bon, mais 2026 pourrait bien être l’année où les impératifs politiques l’emporteront finalement sur les affinités personnelles.